13.02.2008

Radieux de Greg Egan

Une jungle génétiquement capable de se protéger de toute agression extérieure, y compris humaine, afin de servir les intérêts des barons de la drogue. Un voyage sans retour au cœur d'un trou noir. Un logiciel à même de remonter tout arbre généalogique sur des milliers de générations en traçant l'ADN. Un premier contact extraterrestre grâce à de nouvelles mathématiques et un ordinateur de lumière. La numérisation totale de la mémoire humaine. Un virus mortel en passe de devenir une nouvelle religion, à moins que la religion elle-même ne soit le virus...

Après l’excellent recueil « Axiomatique », une autre série de nouvelles de Egan est traduite, 10 ans après la parution des versions originales.

La première adresse tout d’abord une forêt génétiquement modifiée, s’adaptant extrêmement vite à toute nouveauté, protégeant ses propres intérêts et ceux qui y vivent. Créée originellement par des cartels de la drogue, ceux-ci se sont rapidement vus débordés par leur invention, qui a pris son « autonomie » pour évoluer par elle-même. Enfin, on aboutit à un questionnement sur l’identité, puisque certaines drogues ont des effets sur le cerveau, sur la perception des autres et de soi.

L’Eve mitochondriale couvre un sujet d’actualité : la recherche des origines, et l’utilisation de l’ADN pour l’identification. Le développement des personnages est particulièrement intéressant ; le scientifique qui est ici au cœur de l’action n’est pas vraiment intéressé par ce qu’il fait ; simplement, il ne veut pas se fâcher avec sa compagne, se trouve toujours des excuses pour continuer son action, se persuadant que les conséquences de son travail ne seront pas importantes.

Des raisons d’être heureux : un cancer provoque également, chez un enfant, une trop forte émission de protéines dans le cerveau, déclenchant un bien-être perpétuel. Quand la maladie est supprimée, son cerveau se retrouve nécrosée, sans aucun sentiment, proche d’un électroencéphalogramme plat. Presque 20 ans plus tard, une opération lui permet de retourner à un état quasi-normal (financement aidé, cyniquement, par la compagnie d’assurances, enthousiasmée par l’idée d’avoir un client de moins) tout en sélectionnant les états qui lui procure du plaisir. Tout ne dépendrait donc que de la connectique établie dans le cerveau… mais même si les connexions dépendent de choix (plus ou moins) conscients, demeure toujours une part dont l’origine est indéterminée.

La nouvelle « la plongée de Planck » m’a laissé perplexe ; le niveau demandé en physique des trous noirs et autres physiques quantiques pour comprendre ce texte est trop élevé pour moi, malheureusement. Pourtant l’idée est séduisante : une équipe est envoyée à proximité d’un trou noir pour explorer l’univers et ses constantes, obtenir des réponses aux questions fondamentales de la physique. Le temps s’y déroule beaucoup plus lentement que sur terre, qui ne semble plus si intéressée par les résultats potentiels. Mais au-delà de la dimension scientifique, Egan a sans doute voulu placer le lecteur dans la position de l’un des personnages, qui souhaite exprimer la quête de ces scientifiques en « langage » mythologique, déformant toute réalité pour la rendre prétendumment plus accessible. Le lecteur, tout comme ce pseudo-barde, ne comprend pas grand-chose au texte, et essaie tant bien que mal de l’interpréter ; que se passerait-il s’il devait raconter ce qu’il a vu/vécu ? La solution la plus simple semble la métaphore, l’utilisation des mythes… qui fera hurler les scientifiques. Finalement, s’il on veut comprendre ce qui se passe ici, il faut faire suer et chercher de l’info ailleurs (ce que je n’ai pas fait).

Sans tout détailler, Egan présente ici des textes brillants (il ne manque qu’une intro ou postface de l’auteur à chaque texte, ç’aurait été intéressant), présentant des réflexions assez poussées sur des thèmes divers : l’identité (qui suis-je ?), le libre arbitre, les théories de l’information et la mémétique, l’utilisation et l’impact des technologies. Il utilise souvent les technologies pour interroger l’homme : n’est-il que la somme de ses cellules ? Est-il libre de ses choix ? L’auteur va donc bien au-delà d’un certain nombre de romans SF, décrivant des technologies futures, des mondes possibles. Il pose la question de l’origine elle-même de la question, du siège, de l’origine de la conscience, mais aussi de son fonctionnement : si tout « tourne » chimiquement, la notion de libre arbitre a-t-elle une quelconque signification ? Chaque sentiment, chaque réaction, chaque décision est donc soupesée et prise sous ce prisme bien spécifique ; cela n’empêche en rien les questionnements de demeurer dans le cerveau humain, cela ne stoppe pas l’homme d’avoir des attentes, des envies. Et en cela, Egan conclut ses nouvelles par une dose d’espoir, parce que finalement, par moments, peu importe le processus, seul le résultat compte. L’auteur arrive donc chaque fois à jouer d’une corde sensible, dévoilant de subtiles mélodies psychologique (ça sonne bien hein ?) à travers le (la) physique. Car ses protagonistes ont beau subir toutes les désillusions sur eux-mêmes, leur libre-arbitre, leur volonté et capacité à prendre des décisions, l’auteur a beau montrer un pessimisme généralisé, au final, il demeure toujours une touche, parfois très mince, d’espoir – espoir au niveau individuel, puisqu’au niveau sociétal, l’auteur ne montre aucune illusion.

14.12.2007

La Théorie des Cordes de José Carlos Somoza

Isolés sur une île Sud Pacifique, un groupe de scientifiques dépasse la théorie en mettant au point un accélérateur de particules capable d’ouvrir les « cordes du temps » et de visualiser le passé à un moment choisi.
Expérience bouleversante d’un point de vue éthique, psychologique, théologique, qui s’achève par un drame et disperse ces « génies » aux quatre coins du monde, avec pour consignes de garder le silence et d’éviter tout contact.
En 2015, soit 10 ans plus tard, après la mort et la disparition de plusieurs membres de leur équipe, ils doivent bien se rendre à l’évidence : on ne brise pas les barrières du passé en toute impunité…

L’un des postulats de la théorie des cordes, c’est l’existence de plusieurs dimensions ; il n’y en aurait pas seulement 4 (3 spatiales + 1 temporelle, interdépendantes), mais 8 ou plus, entremêlées, dont certaines nichées au cœur des particules, enroulées sur elles-mêmes.
Et si le temps pouvait être ainsi décrit ? Si l’on pouvait ouvrir une corde de temps, et que celle-ci enregistre un certain nombre d’images ? Alors on pourrait observer le passé ; mais cela ne serait évidemment pas sans conséquence, à commencer par « l’impact » créé par le visionnage même d’une séquence « réelle » du passé.
Comme dans ses autres romans, on constate une grande empathie pour l’auteur envers son personnage principal. Mais Somoza joue encore avec les cauchemars, à croire qu’il cherche, à travers ses ouvrages, à débusquer ce qui se terre dans l’ombre, qu’il désire démêler l’origine psychologique des peurs de l’homme, comment elles s’installent et s’insinuent. Pour cela, rien de tel que de placer ses personnages dans des situations extrêmes et incompréhensibles, faisant appel aux peurs primaires de l’homme.

Autre loi physique importante : l’influence de l’observateur sur l’observation ; c’est cette dernière qui va influencer la suite de l'ouvrage, créant d'abord un "impact" psychologique sur les personnages, puis des conséquences physiques, les meurtres des personnages, jamais expliqués "en direct", mais par le regard indirect, par des rapports.
L'auteur insiste beaucoup sur le fait que c'est horrible, effrayant, etc. Donc on se prépare au choc; quelques chapitres plus loin, rebelote... et puis rien. Effectivement, les personnages ont peur, effectivement, ça doit être très dangereux, mais à force de le répéter, on se lasse et on est moins attentif – contrairement aux autre ouvrages de Somoza, où l’horreur se faisait insidieuse et non arrivant avec tambours et trompettes. Du coup, l’histoire se traîne quelque peu ; on insiste sur la psychologie des personnages, leurs relations, parfois ambiguës. Un autre aspect intéressant réside dans la recherche de chaque personnage de l'origine du mal, de celui qui le fait souffrir au quotidien: ce "diable", comme l'appelle un des personnages, ne peut être humain, ne peut être un homme "ordinaire". Et pourtant... c'est un point que Somoza n'a, à mon goût, pas assez creusé, et qui porte sur la notion du mal inhérente à l'homme. Dans quelle mesure un être humain est-il capable de commettre des atrocités? Pour Somoza, la réponse est évidente : tout un chacun en est capable. Pour les personnages, cette réponse est beaucoup moins évidente...
Quant au final… à la fois pathétique et poétique, il reflète bien le roman, naviguant entre deux eaux, partagé entre le désir de mettre en avant la physique – mais on est bien loin de Egan ou Bear, tant au niveau théorique qu’au niveau de la réflexion – et la volonté de clore la problématique de manière « psychologique ». Un roman qui se lit cependant sans déplaisir.