26.02.2008

Pollen de Jeff Noon

1er mai : le taux de pollinisation s'élève et Manchester est pris dans un éternuement qui prend dangereusement de l'ampleur, homme-chiens, zombies, roboflics, tous ceux qui peuvent rêver dans le Vurt sont atteints. Persephone, femme enfant, sème la mort et les fleurs autour de ceux qui l'approchent, une Ombreflic et un chienflic enquêtent pour éviter une conflagration funeste, par laquelle le monde du rêve envahirait la ville. Deux mondes, l'un réel, l'autre imaginaire, s'interpénètrent.

Noon reprend l’univers qu’il a développé dans « Vurt », mais avec d’autres personnages – ceux créés dans le premier livre appartiennent désormais à la mythologie. Le Vurt est un univers fantasmagorique, le domaine du rêve, où toutes sortes de choses se déroulent, bonnes ou mauvaises (comme un jeu vidéo, Matrix, un monde virtuel…). Un univers où tout le monde veut se rendre, mais auquel on n’accéde que par le biais de plumes, drogues plus ou moins légales. Il s’agit d’un environnement virtuel ; quand on est dedans, on ne sait pas le distinguer du réel ; et quand on est à l’extérieur, on ne peut le distinguer. Le Vurt est un espèce de « machin », que personne ne semble comprendre précisément, et qui, parfois, absorbe des gens, des objets, pour en recracher d’autres afin de respecter une forme d’équilibre entre les 2 mondes.

Ici les personnages principaux disparaissent pour mieux revenir, se dissimulent pour mieux se mettre en évidence. Noon réalise un superbe travail d’imagination, très bien rendu par la traduction (bien que parfois maladroite, et régulièrement « encoquillée »). Enquête policière, descriptif d’une ville en pleine transformation, onirisme, naissance d’un nouveau monde, imaginaire créateur, l’auteur mélange les genres pour aboutir à… ça. Ça, c’est une espèce de machin passionnant, qui, malgré des rebondissements parfois attendus, entraine le lecteur toujours un peu plus loin, repoussant les limites de son imagination, jouant avec ses certitudes. Seule – légère – déception, une fin un peu facile, recyclant les mythes grecs, sans aller véritablement plus loin, alors que le reste du roman préparait un final grandiose, même si le style reste toujours percutant, subtile et drôle. Et qui fait se gratter le nez.

27.08.2007

Amnésie de Sarah Vajda

L’histoire commence un 3 avril 2003 : le commissaire divisionnaire Jean Morel et une étudiante juive Marie Sarah sont retrouvés morts, côte à côte, dans une chambre d’hôtel à Séville, suicidés. A partir de cette étrange mort, la narratrice remonte le temps. Retour aux années de la déportation des juifs français, retour sur l’assassinat d'une centaine de prisonniers espagnols et gitans du camp de Larche dans le Midi de la France. En toile de fond, notre époque, avec la traque d’un tueur en série assassinant certaines jeunes femmes de la ville.

Le roman est une succession de fragments mémoriaux, d'une mémoire collective et individuelle. Très rapidement, la dimension enquête policière concernant les meurtres est désamorcée, écartée au profit d'un questionnement, d'une recherche sur l'oubli, l'amnésie volontaire, permettant d'écarter les mauvaises actions passées, de les enterrer dans un coin du cerveau.
À ce titre, il y a ici beaucoup de similitudes avec le Villa Vortex de Dantec : style très référentiel (mais beaucoup moins chargé et évocateur que Dantec), et une tentative de structuration similaire, passant par un dialogue imaginaire marquant un changement d'horizon. Mais Vajda explore, à travers son style acéré, appelant parfois trop ses prédécesseurs, le Mal, son immixtion dans la mémoire, les actes des êtres, « comment en est-on arrivé là? » Sans forcément trouver une réponse, mais en rappelant que grâce à l'amnésie volontaire, qui lave de tous nos péchés, tout peut recommencer demain.
Mais la question centrale est bien celle du Mal, présent où que l’on tourne le regard, vers les autres ou même le passé. Les morts se succèdent aux morts, l'Histoire n'est qu'un charnier sans cesse déterré, amené à la lumière, que Vajda tient bien devant nos yeux, pour que nous n’oubliions rien. Ici est décrite la déshumanisation à plusieurs niveaux, de l’holocauste à la tuerie « artisanale » par un tueur en série. Les morts sont omniprésents, prenant quasiment plus de place que les vivants, hurlant leur demande de repos. Et puis la passivité, la participation par la servitude volontaire.
La résolution du crime en série est expédiée rapidement, elle n'a pas aboutie à l'arrestation de l'assassin (autre similitude avec Villa vortex, l'enquête est vaine, tuée dans l'œuf) ; quelques invraisemblances sont également visibles, mais pas forcément significatives – la mémoire et le souvenir déforment toujours les faits et la chronologie.Enfin l'épilogue est une prière au divin et un envoi pour le lecteur: « Ce livre est ce conte à oublier sous peine de mort, qui, oublié, causerait bien des morts. »