13.09.2009

L'énigme de l'univers de Greg Egan

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L'énigme de l'univers (1995)

En 2055, la science s'apprête à faire un bond phénoménal : l'unification des théories physiques et mathématiques, la compréhension définitive de l'univers. La Théorie du Tout, chimère recherchée par les physiciens depuis plus d'un siècle, serait-elle à portée de la main ? C'est ce qu'Andrew Worth, journaliste scientifique, va tenter de savoir en suivant une jeune Prix Nobel sur l'île d'Anarchia, utopie artificielle flottant au milieu de l'océan. Tout ce que le monde compte d'ennemi du savoir et des sciences s'y est donné rendez-vous, avec pour but d'empêcher la scientifique d'annoncer ses découvertes, jusqu'à la tuer si nécessaire. Le journaliste va se transformer en garde du corps, combattant d'un côté les sectes les plus obscurantistes, et de l'autre le d-stress, une mystérieuse maladie mentale dont personne ne connaît l'origine. De nombreuses sectes s'opposent à ce projet, jugé impie parce qu'il tente de percer le mystère de la Création ou, pour les Anthrocosmologistes, tenants d'une théorie participatoire de l'univers où celui-ci est défini par l'observateur, parce qu'ils craignent que celui qui en donne une Clé définisse un univers qu'ils refusent.

Impressionnant romande hard-SF, très documenté, parfois difficile à suivre, mais très stimulant. Unifier les théories physiques, la cosmologie et les théories de l'information était un pari osé, risqué, que Egan relève haut la main.

Ses personnages sont intéressants, évoluant au cours du roman, notamment le journaliste, qui se pose de nombreuses questions spirituelles. Il est amené à lutter contre de nombreuses sectes, faisant de la disparition du savoir leur credo ; une théorie du tout a effectivement l'image d'une résolution de toutes les questions de la physique, ce qui n'est finalement pas le cas, comme le rappelle l'auteur. La résolution finale est particulièrement bien vue et amenée.

Egan pose la question de l'évolution des sociétés, s'interrogeant sur l'impact des sciences sur l'homme. Dans son roman, chacun a une réponse, que ce soit les sectes qui rejettent toute connaissance (et considèrent les sciences comme des « frankensciences »), les scientifiques en recherche de réponse ou bien ceux qui utilisent les technologies créées par lesdites sciences pour modifier leur corps à volonté. La découverte de la théorie du tout devra également être digérée par les hommes, ce qui fait l'objet de la fin du roman.

L'environnement dans lequel les personnages évoluent est également passionnant, du fait de l'utilisation des technologies (organismes génétiquement modifiés, utilisation de la biologie etc.). On découvre également des changements humains au niveau physiologique, l'auteur imaginant des manipulations génétiques permettant à ceux qui le veulent de définir leur genre sexuel (une échelle de 6 possibilités est détaillée, d'ultramâle à asexe), qui semblent là encore crédibles. Autre « personnage » ayant son importance, l'île d'Anarchia où se tient le colloque - et l'intrigue. Elle représente la mise en pratique d'une utopie, où chacun a conscience de ses actes. Elle a été construite grâce à des technologies protégées par des brevets ; mais cette utilisation est illégale, puisque l'île a été construite sans demander l'autorisation pour utiliser ces brevets. Et Egan de s'interroger sur la brevetabilité du biologique, des processus chimiques. De même sur l'anarchie, car personne ne dirige l'île, ses développements, ses infrastructures. Chacun vit en bonne entente avec les autres ; Egan décrit cette utopie admirablement bien, l'anarchie présentée ici n'est pas celle décrite ailleurs mais plutôt une relation entre les hommes structurée et consciencieusement réfléchie.

Difficile à résumer, le roman part dans plusieurs directions et explore chacune de ces voies ; il fait réfléchir, vulgarise, fait comprendre. Et demeure accrocheur grâce à de nombreux rebondissements. S'il fallait faire un reproche, il porterait sur les dialogues, parfois un peu trop lourds.

 

13.02.2008

Radieux de Greg Egan

Une jungle génétiquement capable de se protéger de toute agression extérieure, y compris humaine, afin de servir les intérêts des barons de la drogue. Un voyage sans retour au cœur d'un trou noir. Un logiciel à même de remonter tout arbre généalogique sur des milliers de générations en traçant l'ADN. Un premier contact extraterrestre grâce à de nouvelles mathématiques et un ordinateur de lumière. La numérisation totale de la mémoire humaine. Un virus mortel en passe de devenir une nouvelle religion, à moins que la religion elle-même ne soit le virus...

Après l’excellent recueil « Axiomatique », une autre série de nouvelles de Egan est traduite, 10 ans après la parution des versions originales.

La première adresse tout d’abord une forêt génétiquement modifiée, s’adaptant extrêmement vite à toute nouveauté, protégeant ses propres intérêts et ceux qui y vivent. Créée originellement par des cartels de la drogue, ceux-ci se sont rapidement vus débordés par leur invention, qui a pris son « autonomie » pour évoluer par elle-même. Enfin, on aboutit à un questionnement sur l’identité, puisque certaines drogues ont des effets sur le cerveau, sur la perception des autres et de soi.

L’Eve mitochondriale couvre un sujet d’actualité : la recherche des origines, et l’utilisation de l’ADN pour l’identification. Le développement des personnages est particulièrement intéressant ; le scientifique qui est ici au cœur de l’action n’est pas vraiment intéressé par ce qu’il fait ; simplement, il ne veut pas se fâcher avec sa compagne, se trouve toujours des excuses pour continuer son action, se persuadant que les conséquences de son travail ne seront pas importantes.

Des raisons d’être heureux : un cancer provoque également, chez un enfant, une trop forte émission de protéines dans le cerveau, déclenchant un bien-être perpétuel. Quand la maladie est supprimée, son cerveau se retrouve nécrosée, sans aucun sentiment, proche d’un électroencéphalogramme plat. Presque 20 ans plus tard, une opération lui permet de retourner à un état quasi-normal (financement aidé, cyniquement, par la compagnie d’assurances, enthousiasmée par l’idée d’avoir un client de moins) tout en sélectionnant les états qui lui procure du plaisir. Tout ne dépendrait donc que de la connectique établie dans le cerveau… mais même si les connexions dépendent de choix (plus ou moins) conscients, demeure toujours une part dont l’origine est indéterminée.

La nouvelle « la plongée de Planck » m’a laissé perplexe ; le niveau demandé en physique des trous noirs et autres physiques quantiques pour comprendre ce texte est trop élevé pour moi, malheureusement. Pourtant l’idée est séduisante : une équipe est envoyée à proximité d’un trou noir pour explorer l’univers et ses constantes, obtenir des réponses aux questions fondamentales de la physique. Le temps s’y déroule beaucoup plus lentement que sur terre, qui ne semble plus si intéressée par les résultats potentiels. Mais au-delà de la dimension scientifique, Egan a sans doute voulu placer le lecteur dans la position de l’un des personnages, qui souhaite exprimer la quête de ces scientifiques en « langage » mythologique, déformant toute réalité pour la rendre prétendumment plus accessible. Le lecteur, tout comme ce pseudo-barde, ne comprend pas grand-chose au texte, et essaie tant bien que mal de l’interpréter ; que se passerait-il s’il devait raconter ce qu’il a vu/vécu ? La solution la plus simple semble la métaphore, l’utilisation des mythes… qui fera hurler les scientifiques. Finalement, s’il on veut comprendre ce qui se passe ici, il faut faire suer et chercher de l’info ailleurs (ce que je n’ai pas fait).

Sans tout détailler, Egan présente ici des textes brillants (il ne manque qu’une intro ou postface de l’auteur à chaque texte, ç’aurait été intéressant), présentant des réflexions assez poussées sur des thèmes divers : l’identité (qui suis-je ?), le libre arbitre, les théories de l’information et la mémétique, l’utilisation et l’impact des technologies. Il utilise souvent les technologies pour interroger l’homme : n’est-il que la somme de ses cellules ? Est-il libre de ses choix ? L’auteur va donc bien au-delà d’un certain nombre de romans SF, décrivant des technologies futures, des mondes possibles. Il pose la question de l’origine elle-même de la question, du siège, de l’origine de la conscience, mais aussi de son fonctionnement : si tout « tourne » chimiquement, la notion de libre arbitre a-t-elle une quelconque signification ? Chaque sentiment, chaque réaction, chaque décision est donc soupesée et prise sous ce prisme bien spécifique ; cela n’empêche en rien les questionnements de demeurer dans le cerveau humain, cela ne stoppe pas l’homme d’avoir des attentes, des envies. Et en cela, Egan conclut ses nouvelles par une dose d’espoir, parce que finalement, par moments, peu importe le processus, seul le résultat compte. L’auteur arrive donc chaque fois à jouer d’une corde sensible, dévoilant de subtiles mélodies psychologique (ça sonne bien hein ?) à travers le (la) physique. Car ses protagonistes ont beau subir toutes les désillusions sur eux-mêmes, leur libre-arbitre, leur volonté et capacité à prendre des décisions, l’auteur a beau montrer un pessimisme généralisé, au final, il demeure toujours une touche, parfois très mince, d’espoir – espoir au niveau individuel, puisqu’au niveau sociétal, l’auteur ne montre aucune illusion.

28.11.2007

Isolation de Greg EGAN

Milieu du 21ème siècle. Nick est enquêteur et son investigation a pour nom Laura Andrew. Une fille attardée, sourde et aveugle, qui vit depuis sa plus tendre enfance dans un hôpital, sans histoire ou presque... Les deux premières fois qu’elle s’était échappée de sa chambre, on l’avait retrouvée à quelques kilomètres de là, mais aujourd’hui c’est plus sérieux. Elle a disparu, sans trace de crochetage, invisible aux yeux des caméras. Pourtant elle est physiquement incapable de se déplacer plus loin que sa chambre...

Un ouvrage complexe, qui n'a sans doute pas été lisible pour tout le monde... Sans notion de mécanique quantique, sans connaître le principe d'incertitude, les probabilités, l'influence de l'observateur sur l'observation, l'expérience du chat de Schrödinger etc. (toutes ces expressions qui font la base de la mécanique quantique...), il ne semble pas très "raisonnable" de plonger dans ce roman. L'auteur y fait constamment appel - parfois trop, saturant le lecteur de réflexions.
L'histoire démarre un peu comme "Spin", mais ne prend cependant pas du tout la même direction. Ici, la question principale explorée, à mon sens, est celle de l'identité, du libre arbitre et de la réalité. Egan opte naturellement pour une vision matérialiste de l'homme. Dans un futur pas si lointain, le contenu du cerveau est connu, analysable et modifiable. Ainsi le héros possède-t-il différents "modes" de pensées; l'un lui permet d'assurer son travail d'enquête (vigilance, contrôle de l'adrénaline, du physique, pas de perturbations dues aux besoins physiques, disparition de l’ennui etc.). D'autres lui permettent de mieux jongler avec son environnement, de mieux connaître une ville etc. Ces "états intellectuels" sont implantés dans son cerveau et commutables à volonté. (Demeure-t-il le même homme lors de ces changements ? devient-il autre ? Ces questions, il ne se les pose jamais, elles ne viendront que d’une personne non « câblée ».)
Chargé d'élucider la disparition d'une femme, il va se retrouver embringué dans un enchevêtrement beaucoup plus grand que lui... à travailler pour un organisme qui lui implantera un mode de loyauté (Egan explique longuement l'impact, les réflexions engendrées par ce mode sur le mental du héros). Et puis... Et puis intervient la dimension quantique, les probabilités d'existence des particules hors de leur observation, la probabilité de réalisation d'un évènement, la multiplication des actions engendrées... Egan étudie (on pourrait parler de l'interprétation de Copenhague (http://www.futura-sciences.com/fr/comprendre/glossaire/definition/t/matiere-1/d/interpretation-de-copenhague_4784/), mais je ne connais pas assez le sujet...) donc les conséquences de la possibilité de modifier notre environnement, en "temps réel", d'effectuer des actions a priori impossibles (mais justement réalisables parce qu'elles ont une probabilité différente de zéro, même très faible). Ainsi on pourrait effectuer des actions, tester toutes les combinaisons d'une serrure, dans le même temps, et seule une réalité serait conservée, tandis que toutes les autres disparaîtraient, avec les expérimentateurs liés...
Le roman est donc très intéressant, très cérébral, et il faut s'accrocher pour suivre toutes les implications qu'entrevoie l'auteur. Mais l'effort en vaut la peine, avec une fin tout à la fois subtile et éclatante.