06.10.2007

Noir de K.W. Jeter

Roman policier-SF, Noir plonge le lecteur dans un futur qui ne parait pas si lointain, où les droits d’auteur ont acquis une importance cruciale au niveau économique. Chacun a désormais acquis le droit de protéger ses œuvres, quelles qu’elles soient. Pourquoi ? Pour protéger toute œuvre, toute création, qui représente le fruit d’un travail, tandis que les pirates se multiplient et que le trafic devient plus présent. Pour lutter contre cela, le « bureau de recouvrement » a été créé, ayant carte blanche pour arrêter toute tentative d’infraction ; pas de jugement, pas de présumé innocent. Et les « asp-ions », dont le personnage principal, McNihil, faisait partie, ne font pas dans la demi-mesure. Le traitement du pirate est donc violent : abattu, une partie de son cerveau (encore capable de ressentir, et surtout de souffrir) est ensuite insérée dans un objet qui servira de trophée à l’ayant droit : traitement exemplaire aux résultats mitigés, puisque de nombreux pirates continuent de sévir. Et pas à un mot sur le coût de cette mise en scène (je suis sûr que l’artiste préfèrerait recevoir un bon chèque plutôt qu’un grille-pain permettant de faire souffrir son pirate…).
McNihil donc, au passé sombre, à la femme décédée… tous les clichés du genre sont tout naturellement réunis ; mais il possède une particularité, deux implants dans les yeux qui lui permettent d’échapper au quotidien, et lui font voir le monde en N&B, comme un film policier des années 50 (adaptation des personnes rencontrées aux vêtements de l’époque, décors, immeubles, odeurs). Mais parfois, face des objets technologiques, ou bien au creux d’un reflet, la réalité surgit dans son univers personnel.
Dernier élément remarquable de ce futur, quand vous êtes mort, vous n’êtes pas encore au repos. Ceux qui ont encore des dettes à l’heure du trépas ne lèguent donc pas leurs problèmes à leur descendance, mais sont maintenus en vie partielle, isolés à l’extérieur de la ville, à faire des petits boulots, pour rembourser les emprunts/dettes/intérêts. Pour les plus chanceux, c’est l’enterrement/crémation. Vous pouvez ainsi rendre visite à vos proches, qui sont particulièrement détachés de votre monde, puisque dans le leur (à la porte de la ville pourtant) TOUT s’émiette, se détruit. Les morts ont pourtant un avantage (en plus de rapporter de l’argent) : ils perçoivent différemment le monde, et peuvent informer les vivants sur ce qui les touche, leurs avenirs possibles, véritables Pythies infernales.
Dernier point remarquable (si si), ce monde virtuel, également décrit comme un univers de polar ; pour rechercher des informations, vous n’utilisez plus de moteur de recherche (pour les plus fortunés), vous utilisez un « errant », une sorte d’humain virtuel, sans conscience véritable mais entraîné à connaître vos recherches, centres d’intérêt etc. évidemment, tout n’est pas si simple, puisqu’il y aura davantage de conscience que prévu dans ces logiciels (on pense à la Cité des permutants, de Egan) ; pour se connecter, vous retrouvez votre errant dans un bar « spécialisé », où ceux-ci se retrouvent entre 2 missions.
Le scénar ? Un homme meurt au sein d’une grosse société, DynaZauber, et McNihil se charge d’enquêter ; il fera bien sûr face à ses démons intérieurs… mais aussi à toutes sortes de résistance. Il tombera dans des pièges plus gros que lui, ne résistera pas aux charmes fifties des femmes qu’il rencontre… Dit comme cela, cela fait très déjà vu ; effectivement, la seule « nouveauté » de cette histoire est son univers poisseux, où l’homme n’est plus qu’une parodie d’humain, transformé en machine en pièces détachées, corvéable sans que personne n’y trouve rien à redire – c’est comme ça. Les relents de Blade Runner sont très forts, donc, avec une ambiance évidemment noire (oui, il doit y avoir un lien avec le titre…). Malgré des lourdeurs répétées, une action très lente, l‘humour (noir, faut-il le préciser ?) apporte une légère touche de couleur (pastel plutôt) bienvenue.