13.09.2009
L'énigme de l'univers de Greg Egan

L'énigme de l'univers (1995)
En 2055, la science s'apprête à faire un bond phénoménal : l'unification des théories physiques et mathématiques, la compréhension définitive de l'univers. La Théorie du Tout, chimère recherchée par les physiciens depuis plus d'un siècle, serait-elle à portée de la main ? C'est ce qu'Andrew Worth, journaliste scientifique, va tenter de savoir en suivant une jeune Prix Nobel sur l'île d'Anarchia, utopie artificielle flottant au milieu de l'océan. Tout ce que le monde compte d'ennemi du savoir et des sciences s'y est donné rendez-vous, avec pour but d'empêcher la scientifique d'annoncer ses découvertes, jusqu'à la tuer si nécessaire. Le journaliste va se transformer en garde du corps, combattant d'un côté les sectes les plus obscurantistes, et de l'autre le d-stress, une mystérieuse maladie mentale dont personne ne connaît l'origine. De nombreuses sectes s'opposent à ce projet, jugé impie parce qu'il tente de percer le mystère de la Création ou, pour les Anthrocosmologistes, tenants d'une théorie participatoire de l'univers où celui-ci est défini par l'observateur, parce qu'ils craignent que celui qui en donne une Clé définisse un univers qu'ils refusent.
Impressionnant romande hard-SF, très documenté, parfois difficile à suivre, mais très stimulant. Unifier les théories physiques, la cosmologie et les théories de l'information était un pari osé, risqué, que Egan relève haut la main.
Ses personnages sont intéressants, évoluant au cours du roman, notamment le journaliste, qui se pose de nombreuses questions spirituelles. Il est amené à lutter contre de nombreuses sectes, faisant de la disparition du savoir leur credo ; une théorie du tout a effectivement l'image d'une résolution de toutes les questions de la physique, ce qui n'est finalement pas le cas, comme le rappelle l'auteur. La résolution finale est particulièrement bien vue et amenée.
Egan pose la question de l'évolution des sociétés, s'interrogeant sur l'impact des sciences sur l'homme. Dans son roman, chacun a une réponse, que ce soit les sectes qui rejettent toute connaissance (et considèrent les sciences comme des « frankensciences »), les scientifiques en recherche de réponse ou bien ceux qui utilisent les technologies créées par lesdites sciences pour modifier leur corps à volonté. La découverte de la théorie du tout devra également être digérée par les hommes, ce qui fait l'objet de la fin du roman.
L'environnement dans lequel les personnages évoluent est également passionnant, du fait de l'utilisation des technologies (organismes génétiquement modifiés, utilisation de la biologie etc.). On découvre également des changements humains au niveau physiologique, l'auteur imaginant des manipulations génétiques permettant à ceux qui le veulent de définir leur genre sexuel (une échelle de 6 possibilités est détaillée, d'ultramâle à asexe), qui semblent là encore crédibles. Autre « personnage » ayant son importance, l'île d'Anarchia où se tient le colloque - et l'intrigue. Elle représente la mise en pratique d'une utopie, où chacun a conscience de ses actes. Elle a été construite grâce à des technologies protégées par des brevets ; mais cette utilisation est illégale, puisque l'île a été construite sans demander l'autorisation pour utiliser ces brevets. Et Egan de s'interroger sur la brevetabilité du biologique, des processus chimiques. De même sur l'anarchie, car personne ne dirige l'île, ses développements, ses infrastructures. Chacun vit en bonne entente avec les autres ; Egan décrit cette utopie admirablement bien, l'anarchie présentée ici n'est pas celle décrite ailleurs mais plutôt une relation entre les hommes structurée et consciencieusement réfléchie.
Difficile à résumer, le roman part dans plusieurs directions et explore chacune de ces voies ; il fait réfléchir, vulgarise, fait comprendre. Et demeure accrocheur grâce à de nombreux rebondissements. S'il fallait faire un reproche, il porterait sur les dialogues, parfois un peu trop lourds.
12:20 Publié dans Livre, science-fiction | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : sf, egan, critique, énigme, univers
04.08.2009
À la poursuite de l'avant-monde
À la poursuite de l'avant-monde de Colin Marchika (2006)
C. Marchika est l'auteur de l'excellent « les gardiens d'Aleph-Deux », c'est pourquoi je n'ai pas trop hésité à me plonger dans ce roman, malgré un résumé un peu indigent:
L'Avant-Monde : une ère de démesure et de chaos, qui s'acheva dans un cataclysme intergalactique où périrent la plupart des Anciens immortels. Cinq siècles plus tard, le reporter Samuel T. Rull part à la poursuite des survivants de l'Avant-Monde... Il y a dans cette histoire un chasseur de monstres, des sèche-cheveux, un gros crapaud, une brochette de tueurs, une grande blonde qui se croit belle, un sabreur qui se croit malin, deux ou trois gnognoz, une flotte impériale, des indépendantistes brasques, un magicien, les Méduses de l'espace, et même l'Ultime Trahi. Des Blops, aussi. Un beau bordel, en somme.
mais finalement, cette quatrième de couverture rend justice au roman – et la justice est parfois froidement aveugle. Un beau bordel, qui réunit tous les ingrédients du space-opera, mais rien de vraiment original. La touche d'humour est irrégulière, et la présence d'éléments inattendus fait espérer une forme de nonsense qui ne viendra jamais. Tout se mettra doucement en place – peu importe l'histoire, finalement, puisque l'auteur reconnaît dans son ouvrage avoir pompé les classiques de la SF. On se retrouve avec une alternance de chapitres: les premiers suivent plusieurs personnages dans leurs péripéties (de véritables acrobaties galactiques, où l'héroïne, journaliste de son état, se retrouve à enquêter sur le centre d'intérêts principal de son père – ce autour de quoi tourne sa vie, ne chercher pas le pathos, non... - l'Avant-monde du titre. Elle est accompagnée de super-héros (les fameux Anciens) capables de presque tout et ne risquant donc quasiment rien. Dans cet alternance de chapitres, les seconds sont (encore) plus ennuyeux: l'auteur nous détaille l'histoire de l'empire, par le biais de ses personnages les plus marquants, employant une touche d'ironie qui, malheureusement, ne fait qu'éloigner le lecteur d'une histoire dont tout le monde se fout éperdument (à commencer par l'auteur, qui reconnaît précisément en cet endroit avoir réutilisé Dune, Star wars etc. Dans ce cas, pourquoi le lecteur devrait-il perdre son temps avec ce qu'il connait déjà?)
Une déception donc, à tempérer malgré tout: c'est bien écrit, les personnages existent, le rythme est soutenu.
08:19 Publié dans Livre, science-fiction | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : marchika, sf, critique
28.05.2008
Exultant de Stephen Baxter
L’humanité toujours en guerre. Une guerre millénaire pour la conquête de la galaxie, une guerre contre un ennemi méconnu, inconnu, une guerre qui est un moteur de l’économie, de la survie… Une guerre qui est le début et la fin de tout…
Tout démarre donc comme un space-opera standard, prêt à obéir aux lois du genre. Et puis très rapidement, ben non… Les paradoxes temporels engendrés par l’usage de technologies supraluminiques ne sont pas ignorés, ils font partie intégrante de l’histoire ; dès le début, un « apprenti héros » se trouvera confronté à son double temporel plus jeune.
Habituellement, l’humanité se trouve en guerre contre un extra-terrestre inconnu, incompréhensible et méga-balaize. C’est bien sûr le cas ici ; mais Baxter n’est pas un auteur quelconque (mais non !), et il va explorer une voie un peu plus originale, ancrant son histoire à la fois dans les origines de l’univers, mais aussi dans les courbures de l’espace-temps (quand on vous dit qu’il a de l’imagination !). Et évidemment, les chosees ne s’arrêteront pas là ; trous noirs, univers parallèles, déplacements temporels sont les lots de cette grande aventure.
La nouvelle forme d’humanité, la coalescence, est ici reprise, 20.000 ans après le premier roman, avec ses particularités, son évolution, sa spécialisation.
Mais quand Baxter a une idée, elle ne vient pas toute seule : son roman est un foisonnement intellectuel – parfois au détriment de la lisibilité des personnages.
Les trous noirs sont donc un fondement de l’univers ; en sont issues des cultures, des topographies différentes. Mais c’est également un support d’information, potentiellement un calculateur. L’univers est né… ben oui, mais de là où il vient, il y avait une myriade de soupes d’univers en gestation, et des formes de vie étaient déjà présentes, forcément différentes. Et puis le big bang amena des collisions, des civilisations apparurent et disparurent, toute échelle de temps et d’espace relative. Enfin, bien plus tard arrivèrent les hommes, l’essaimage de la galaxie, leur lutte contre un adversaire séculaire. L’auteur fera donc voyager son lecteur dans pas mal d’endroits, rencontrant plusieurs espèces, développant de nouvelles technologies.
Baxter exploite la société qu’il a bâtie dans le tome précédent (Coalescence) ; ici point de rappel lourdingue, tout est fait en subtilité ; on retrouve un Baxter imaginatif, et Coalescence ne semble donc qu’être une (trop) longue (et ennuyeuse) introduction à cette odyssée universelle. Pourtant tout n’est pas rose ; Baxter n’a pas lâché (ou du moins la traduction) un style un peu lourd, aux dialogues parfois peu judicieux. Comme si l’important était d’explorer les idées, leurs conséquences, et que l’humain n’était que quantité négligeable, délaissé au profit des rebondissements et avancées scientifiques. Beaucoup de rebondissements, des spéculations à tout va… un excellent roman.
19:00 Publié dans Livre, science-fiction | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : exultant, baxter, critique, sf, coalescence
02.02.2008
Cosmos Incorporated par Maurice G. Dantec
2057. Sergueï Diego Plotkine, le personnage principal, se rend à Grande Jonction pour tuer le Maire de cette ville. Plotkine n’a pas de mémoire, ou plutôt celle-ci paraît se réassembler à mesure que le tueur passe les examens ultratechnologiques de la Métastructure de Contrôle. Cette fraction Nord-américaine de l’Occident – l’Europe est désormais islamiste – est régie par les lois de l’UMHU, l’UniMonde Humain. Plotkine, pour préparer son forfait, reçoit l’aide d’El Señor Métatron, intelligence artificielle de sécurité extrêmement perfectionnée.
Roman profond et puissant, difficile à suivre, mais à l'écriture dynamique et vivante. De nombreuses références s'y télescopent, tant dans la narration que dans le style, ou même l'emploi de certaines expressions. Se basant sur la science-fiction, Dantec va au-delà du genre, l’utilisant pour continuer son questionnement sur la place de l’homme et sa conversion à Dieu, sur le rôle de la fiction et de la réalité, sur les devoirs liés à la liberté de Créateur (et non uniquement les droits, ces devoirs étant particulièrement lourds), liberté chèrement acquise. Dantec joue avec la lumière de son écriture pour révéler, mais aussi pour chercher les ténèbres qui s'y cachent. C'est pourquoi il dévoile beaucoup, prend le temps d'expliquer, tout en usant d'un vocabulaire parfois difficile (dont les références sont théologiques, de la Kabbale au tsimtsoum en passant par les Évangiles), c'est pourquoi il révèle et dissimule, pour mieux mettre son propos en évidence, suivant l'exemple de Philip K. Dick.Par moments, son écriture est quasi « automatique », machinique, usant, de cette manière, des armes de l'adversaire (à savoir la Machine, l'Unimonde Humain). Beaucoup de références à la littérature, à la philosophie, au rock des années 70 et 80, aux personnages de fiction, à la théologie catholique, ainsi que des auto-références (voir ses Théâtres des opérations), participant ainsi activement aux processus qu'il décrit. La métafiction, la réécriture du Monde décrites ici sont précisément illustrées tout au long du livre, Dantec ne se contentant pas de présenter un roman (si l'on peut considérer son ouvrage comme un roman, et non pas comme un objet littéraire difficilement identifiable), une thèse qu'il démontre, il utilise cette thèse et l'illustre au travers de son écriture, au travers de son processus narratif, évoluant, obligeant le lecteur à le suivre de manière active.Autre influence non négligeable que Dantec cite à plusieurs reprises, « Nous fils d’Eichmann » de Gunther Anders. Celui-ci a entrepris d’écrire au fils d’Eichmann pour échanger (sans succès) sur les horreurs perpétrées par son père, et comment la technique a « permis » d’aboutir à Auschwitz, par la machinisation du monde, à la certitude de la répétition du monstrueux. Cette machinisation, symbolisée par un enfant-machine, point central et pourtant nœud du réseau global de la Machine et des réseaux terrestres, est donc combattue par Plotkine, qui fera tout pour éviter son avènement, décrivant l’affrontement d’une figure christique et de son double négatif, ou plutôt l’affrontement de ce qu’ils représentent. Dantec a également réussi des descriptions des lieux, de l’environnement, faisant sans cesse référence à la technique, mais également aux camps, d’un monde déliquescent, en état de décrépitude avancée.
Cosmos Inc. est donc une véritable profession de foi catholique, où les personnages n'existent, finalement, que par leur croyance en un au-delà, reconnaissant la « petitesse », d'une certaine manière, de l'homme, réduit à la technique, et donc d'autant plus éloigné de la spiritualité. Cette profession de foi passe par le baptême, la reconnaissance de la présence de Dieu, ce que feront les personnages. Elle passe également par la reconnaissance du fait que l’homme a un Créateur, est une créature, qui ne pourra elle-même créée qu’en accédant au Très-Haut.
Son écriture, son style m'ont paru moins lourds que dans son roman précédent; non pas cyberpunk, mais d'une certaine manière post-cyberpunk, dans le sens où il ne se « contente » pas d'utiliser le vocabulaire informatique et celui des réseaux informationnels, mais prend en compte les données récentes de la biologie, de la physique quantique, pour écrire, décrire, comparer, allant au-delà du cyberpunk.
Par contre, Dantec use de tics d'écriture, répétant trop régulièrement les mêmes idées à court intervalle – même si cela est parfois difficile à comprendre, il n'est pas forcément utile de se reprendre aussi systématiquement. Mais cela crée un mouvement dans la lecture, un peu comme des vagues se recouvrant les unes les autres, ou des plis se positionnant les uns par dessus les autres, apportant chaque fois un peu plus d'informations, tout en conservant une certaine transparence sur ce qui précède. Il y a donc beaucoup à dire sur ce roman, ses qualités et ses défauts.
11:20 Publié dans Livre, science-fiction | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : cosmos incorporated, dantec, sf, critique, religion
30.01.2008
Maître de l’espace et du temps de Rudy Rucker
Rudy Rucker déborde d’imagination ; forcément, ses textes rappellent Frederic Brown et son Martian, go home !, avec son humour, son urgence, son grain de folie. Mais la comparaison s’arrête là, chacun disposant ses idées à sa manière. Deux pseudo-scientifiques un peu tordus, ratés sur les bords, ont fabriqués à plusieurs reprises de géniales inventions ; mais ils n’ont pas fait fortune, ayant systématiquent oublié comment construire la machine en question. Vint un jour où ils fabriquent le « blonzeur », machine permettant de se rendre maître de l’espace et du temps, machine permettant d’exaucer ses vœux (et comme dans les contes traditionnels, chaque médaille a son revers) ; là débutera un long voyage (initiatique pour les personnages, mais aussi pour le lecteur), d’abord dans une autre dimension (dimension miroir), mais aussi à travers le monde et les ennuis. Non contents d’avoir à peu près réalisés leurs vœux, ils vont devoir en payer les conséquences, de manière plutôt désagréables. Et, à la manière des contes des mille et une nuits, l’histoire va s’enfermer dans l’histoire, à force de chercher un moyen d’annuler la séquence initiale – faire disparaître les vœux.
Le rythme ne faiblit pas, Rucker fait preuve d’inventivité à presque chaque page, et les relations entre les personnages sont intéressantes – élément primordial pour accrocher à la lecture. Et puis, de ci de là, Rucker joue avec les dimensions, nous fait entrevoir des espaces à plus de 4 dimensions, étire le temps et se joue des paradoxes temporels.
Rudy Rucker est connu – c’est comme ça que je l’ai découvert – pour ses essais mathématiques, entre autres « la 4ème dimension » qui détaille longuement ce qu’est cette fameuse 4ème dimension, dans un ouvrage très clair et de grande qualité.
La longue nouvelle « Le Secret de la vie » se penche ensuite sur le pourquoi du comment de l’existence. Conrad, depuis tout petit, est persuadé d’être un extra-terrestre, envoyé sur terre pour découvrir le secret de la vie ; il dispose de pouvoirs extraordinaires, mais qui ne peuvent être utilisés qu’en cas de danger de mort. Rucker part dans de longues tirades, décrivant les états d’esprit de son héros, son cheminement de pensée et le regard de ses amis et proches. Les citations de Sartre en exergue montrent la voie empruntée par l’auteur, parfois un peu longue, mais pour aboutir à une décision fort humaine sur « le secret de la vie ».
Les autres nouvelles ne sont pas toutes passionnantes, mais font tout de même la part belle à l’humour et la réflexion.
19:00 Publié dans Livre, science-fiction | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : rucker, maitre, espace, temps, sf, critique
23.01.2008
L’oreille interne de Robert Silverberg
SELIG avait pourtant tout pour réussir : un don miraculeux, un pouvoir que bien des humains jalouseraient : SELIG est télépathe.
Il entend tout ce qui se passe dans la tête des gens qui l’entourent. Depuis tout petit, il sait tout de nos mauvais jugements, de nos désirs honteux, de nos méchancetés secrètes...
Son don aurait pu être pour lui un atout extraordinaire. D’ailleurs, il en a profité quelques fois... mais cela lui a joué des tours. Et les scrupules l’ont rattrapés. David se considère comme un paria, un voyeur qui malgré lui regarde à l’intérieur de la tête de ses contemporains... Un monstre.
L’oreille interne (le titre original, Dying inside, évoque davantage l’évolution du personnage, tandis que le titre français exprime l’origine de son don) n’est pas un roman, comme on pourrait s’y attendre, de découverte d’un « pouvoir psy », c’est au contraire sa disparition et le changement de vie qui l’accompagne. David Selig a compris très tôt qu’il était différent, qu’il pouvait lire les pensées des autres ; cependant, il a toujours considéré cela comme une malédiction, car il a beau lire les pensées des autres, il ne peut pas communiquer par ce même biais avec les autres ; il se sent isolé, emprisonné par un pouvoir qui lui donne le sentiment de vivre avec une autre personne dans son cerveau. Selig s’interroge constamment sur la valeur de ce qu’il perçoit : les pensées entendues sont-elles le reflet de ce que la personne pense, une impression passagère, ou bien une appréhension déformée par un regard, une idée, un changement de perspective… Et son moral, sa vie sont à l’avenant ; son « travail » consiste à rédiger des copies pour étudiants, pas vraiment de vie, pas vraiment d’amis. Selig traverse la vie en observateur, curieux de la vie des autres, se reprochant sans cesse son pouvoir. Et puis un jour, il rencontre un semblable, mais qui a sur lui une incomparable qualité/avantage (dont Selig semble même jaloux) : il utilise sa télépathie comme un prédateur, naturellement, sans se poser de questions sur le bien et le mal, l’utilisant quand il en a besoin, sans en abuser, pour son propre intérêt.
Finalement, David est totalement dépassé par son don ; il cherche à comprendre les gens, à communiquer avec eux uniquement à travers ce prisme, tout en sachant l’impossibilité de cette communication.
Alors Selig observe sa décrépitude mentale, la diminution/disparition de son pouvoir, sa réapparition spontanée, mais temporaire, accumulant les détails, les changements. Et cheminant dans la vie, embarqué sur le chemin de la normalité, sans savoir quel sera son positionnement, son statut quand sa faculté l’aura abandonné.
Selig, tout au long du roman, s’interroge, se remet en question, remet son don en cause ; existe-t-il réellement, ou bien n’est-il que la somme des pensées des autres ? Et une fois que l’éponge que représente sa télépathie, que deviendra-t-il ?
19:05 Publié dans Livre, science-fiction | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : oreille interne, silverberg, sf, critique, télépathie
17.01.2008
Citoyens clandestins de DOA
Croyez-moi, lorsque nous avons évoqué les retombées éventuelles de l'utilisation de la petite saloperie qui se balade dans la nature... Il ne s'agit pas seulement de sauver quelques vies humaines, Charles, mais de préserver notre crédibilité, notre influence internationale ainsi que des pans entiers de nos complexes militaro-industriel et pétrochimique. Nous ne pouvons pas nous permettre que des informations sur l'existence et la circulation de ces armes s'ébruitent. Et encore moins que celles-ci soient utilisées dans le cadre d'une action terroriste. Surtout avec ce qui vient de se passer à New York et à moins d'un an des présidentielles... »
Le roman est long et touffu, parfois trop, se perdant dans des détails inutiles. Il démarre pourtant sur les chapeaux de roues, avec une scène d’action assez forte – d’ailleurs, ce seront les moments les plus rythmés du livre qui réveilleront le lecteur d’une certaine torpeur. Un réseau d’islamistes sévit dans le 20è, à Paris. Les différents services de renseignements français les travaillent au corps, chacun à sa manière, tout en se tirant dans les jambes dès que possible. Là-dessus, la réapparition d’armes chimiques françaises, vendues quelques années auparavant à l’Irak fait désordre. Surtout quand elles risquent d’être utilisées dans un attentat… Deux journalistes enquêtent sur le milieu, mettant le doigt dans le nœud d’intrigues.
Mais la multiplication des personnages, les différents niveaux d’intrigues nuisent à la lisibilité générale. Il faut pourtant souligner le parti de l’auteur : ne pas se positionner au niveau des décideurs, mais de ceux qui exécutent. Cela donne davantage de fil à retordre pour tout suivre, mais augmente l’intérêt du livre. Pourtant, le fil directeur est rapidement perdu, pour se concentrer sur le quotidien des personnages, notamment les journalistes. Les jihadistes sont suivis de l’intérieur, par un agent infiltré, par finalement peu observés, sinon dans leurs activités de préparation terroriste. Les personnages peuvent sembler caricaturaux (notamment le couple de jeunes mariés, et Amel, la jeune journaliste qui perd ses illusions une à une, dont les dialoguent ne font pas souvent mouche), mais ils sont là principalement pour nouer et dénouer les intrigues ; leur valeur en eux-mêmes est moins importante que l’histoire : ils servent l’intrigue, et non l’inverse.
19:00 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : doa, citoyens clandestins, critique, terrorisme, jihadiste
23.12.2007
Le maître du Haut Château par Philip K. Dick
En 1947 avait eu lieu la capitulation des alliés devant les forces de l'axe. Cependant que Hitler avait imposé la tyrannie nazie â l'est des Etats-Unis, l'ouest avait été attribué aux japonais.
Quelques années plus tard la vie avait repris son cours normal dans la zone occupée par les nippons. Ils avaient apporté avec eux l'usage du Yi-King, le livre des transformations du célèbre oracle chinoisa dont l'origine se perd dans la nuit des temps. Pourtant, dans cette nouvelle civilisation une rumeur étrange vint â circuler. Un homme vivant dans un haut château, un écrivain de science-fiction, aurait écrit un ouvrage racontant la victoire des alliés en 1945...
« Nous sommes absurdes, parce que nous vivons d’après un livre vieux de cinq milles ans. Nous lui posons des questions comme s’il était vivant. Il est vivant. Comme la Bible des Chrétiens ; bien des livres sont réellement vivants. Et non pas pour parler par métaphores. L’esprit les anime. »
Le Maître du Haut château est donc une uchronie où l’Allemagne nazie a gagné la 2nd Guerre Mondiale, soutenue par le Japon. L’histoire se déroule dans une Amérique où la culture japonaise s’est installée (ô ironie) et où tout objet « culturel » d’origine américaine est objet de collection. Les Usa semblent eux-mêmes devenus un collector pour amateur averti. Des intrigues se nouent pour essayer de modifier les rapports de force au sein du IIIè Reich. L’empire voulu par Hitler s’est donc répandu sur Terre, et même dans l’espace, colonisant Mars, se préparant à aller plus loin. L’intrigue se déroule aux Etats-Unis et suit plusieurs personnages, très différents.
Le Yi-King (plus de détails), art âgé de 5000 ans, il sert à donner des pistes sur l'état actuel du monde et ses évolutions possibles, jouant le rôle d'un oracle qu'on consulte avant de prendre une décision sur une question difficile (voir wiki). Et le Yi-king tient ici une place centrale, davantage même que les guerres ou les individus. Il est le centre de toute décision, le passage obligé de la réflexion de chacun des personnages, le guidant dans ses choix, guidant la réalité à travers les multiples possibles. Et c’est tout l’art de Dick de montrer/démontrer cela tout au long de son ouvrage.
Le Maître du Haut Château n’est finalement qu’un « banal » écrivain et n’est la source d’aucune révolution. Par contre, dès que les personnages se rapprochent de lui, lisent son œuvre, ils semblent d’un coup plus réels, pesant davantage de poids. Idem pour les citoyens japonais quand ils consultent le Yi-king, outil indispensable jamais remis en cause. Et finalement, c’est grâce à cette culture en voie de disparition (i.e. américaine) qu’un japonais, par l’appréhension d’un objet nouveau de ladite culture, va mieux comprendre la structure universelle. Et découvrir que le monde peut n’être qu’une gigantesque illusion.
Qui, de l’homme ou du Yi-King, a raison ? Aucun des deux, semble dire K. Dick. Chacun perçoit/présente une réalité, et à partir de là, s’y conforte ; au sein des multitudes de futurs possibles, de réalités potentielles, des choix sont faits ; mais d’autres sont toujours visibles, et un basculement paraît toujours possible…
11:00 Publié dans Livre, science-fiction | Lien permanent | Commentaires (6) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : maitre du haut chateau, dick, sf, critique, yi-king, guerre, uchronie
14.12.2007
La Théorie des Cordes de José Carlos Somoza
Expérience bouleversante d’un point de vue éthique, psychologique, théologique, qui s’achève par un drame et disperse ces « génies » aux quatre coins du monde, avec pour consignes de garder le silence et d’éviter tout contact.
En 2015, soit 10 ans plus tard, après la mort et la disparition de plusieurs membres de leur équipe, ils doivent bien se rendre à l’évidence : on ne brise pas les barrières du passé en toute impunité…
L’un des postulats de la théorie des cordes, c’est l’existence de plusieurs dimensions ; il n’y en aurait pas seulement 4 (3 spatiales + 1 temporelle, interdépendantes), mais 8 ou plus, entremêlées, dont certaines nichées au cœur des particules, enroulées sur elles-mêmes.
Et si le temps pouvait être ainsi décrit ? Si l’on pouvait ouvrir une corde de temps, et que celle-ci enregistre un certain nombre d’images ? Alors on pourrait observer le passé ; mais cela ne serait évidemment pas sans conséquence, à commencer par « l’impact » créé par le visionnage même d’une séquence « réelle » du passé.
Comme dans ses autres romans, on constate une grande empathie pour l’auteur envers son personnage principal. Mais Somoza joue encore avec les cauchemars, à croire qu’il cherche, à travers ses ouvrages, à débusquer ce qui se terre dans l’ombre, qu’il désire démêler l’origine psychologique des peurs de l’homme, comment elles s’installent et s’insinuent. Pour cela, rien de tel que de placer ses personnages dans des situations extrêmes et incompréhensibles, faisant appel aux peurs primaires de l’homme.
Autre loi physique importante : l’influence de l’observateur sur l’observation ; c’est cette dernière qui va influencer la suite de l'ouvrage, créant d'abord un "impact" psychologique sur les personnages, puis des conséquences physiques, les meurtres des personnages, jamais expliqués "en direct", mais par le regard indirect, par des rapports.
L'auteur insiste beaucoup sur le fait que c'est horrible, effrayant, etc. Donc on se prépare au choc; quelques chapitres plus loin, rebelote... et puis rien. Effectivement, les personnages ont peur, effectivement, ça doit être très dangereux, mais à force de le répéter, on se lasse et on est moins attentif – contrairement aux autre ouvrages de Somoza, où l’horreur se faisait insidieuse et non arrivant avec tambours et trompettes. Du coup, l’histoire se traîne quelque peu ; on insiste sur la psychologie des personnages, leurs relations, parfois ambiguës. Un autre aspect intéressant réside dans la recherche de chaque personnage de l'origine du mal, de celui qui le fait souffrir au quotidien: ce "diable", comme l'appelle un des personnages, ne peut être humain, ne peut être un homme "ordinaire". Et pourtant... c'est un point que Somoza n'a, à mon goût, pas assez creusé, et qui porte sur la notion du mal inhérente à l'homme. Dans quelle mesure un être humain est-il capable de commettre des atrocités? Pour Somoza, la réponse est évidente : tout un chacun en est capable. Pour les personnages, cette réponse est beaucoup moins évidente...
Quant au final… à la fois pathétique et poétique, il reflète bien le roman, naviguant entre deux eaux, partagé entre le désir de mettre en avant la physique – mais on est bien loin de Egan ou Bear, tant au niveau théorique qu’au niveau de la réflexion – et la volonté de clore la problématique de manière « psychologique ». Un roman qui se lit cependant sans déplaisir.
12:30 Publié dans Livre, science-fiction | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : somoza, theorie des cordes, physique, sf, critique
07.12.2007
En remorquant Jéhovah de James MORROW
Et si… Dieu était mort, et que son corps était tombé sur terre ? Que faudrait-il en faire ? C’est sur cette hypothèse que part Morrow. Dieu est mort, et son corps fait 3 km de long. Il est tombé en mer ; les anges se meurent, et demandent au Vatican de remorquer le corps jusqu’au pôle, où ils Lui ont creusé une tombe à Sa mesure.
Un marin, responsable d’une marée noire, embourbée dans sa relation à son père, sera chargé de cette délicate – et secrète – mission. Bien sûr, il y aura quelques guerres de chapelles ; bien sûr, il y aura des rebondissements, de l’action.
Morrow aurait pu traiter son idée de manière beaucoup « théorique », et s’intéresser davantage à l’impact psychologique, sociologique de la mort de Dieu, de l’existence d’un Corpus Dei. Il n’en a rien fait, préférant dérouler une aventure, avec quelques réflexions et beaucoup d’humour. Mais tandis que ce qui se passe sur le bateau permet d’évaluer l’influence divine (ou post-divine), ce qui se passe à l’extérieur n’est envisagé que sous l’angle de la « société des lumières », association de bras cassés « luttant contre tout obscurantisme », et donc résolue à détruire le corps. Pas de quoi s’exclamer non plus, mais l’ensemble est bien mené, bien maitrisé, même si la pseudo-explication de la mort de Dieu (que l’on a attendu, sur laquelle on a réfléchi pendant tout le roman…) ne peut que laisser dubitatif…
11:00 Publié dans Livre, science-fiction | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : morrow, jehovah, dieu, critique, sf


