27.08.2007

Minuscules flocons de neige depuis dix minutes de David Calvo

" La fiction ne guérit plus du réel, elle agonise et le réel la soigne. Le compte à rebours de la modernité a déjà commencé, nous vivons tous dans un remake de TRON. " Los Angeles, aujourd'hui. Pris dans les filets d'une secte nihiliste, un jeune journaliste exhumera malgré lui les derniers secrets d'une ville inhumaine où s'achève la réalité, où commencent les terreurs d'un imaginaire devenu concret. Qu'est venu faire Osamu Tezuka en Californie, au début des années 50 ? Qui sont les mystérieux dramaturges qui prétendent réveiller Godzilla ? Que dissimulait Walt Disney dans les souterrains de son studio de Burbank ? Ces particules blanches qui noient le ciel sont-elles le fruit d'une nanotechnologie venue du Japon ou les pixels d'une neige signalant la fin du monde ?

David Calvo signe ici un magnifique ouvrage, un roman lançant ouvertement ses filets vers Ubik ; la multiplicité des réalités, la position de chacun vis-à-vis du réel et son devenir y sont, dans les deux cas, des questions centrales. Mais Calvo utilise une figure particulièrement poétique pour lancer l’intrigue, celle de flocons de neige, qui peuvent également être vus comme des pixels.
Un journaliste français est envoyé à Los Angeles pour rencontrer un programmeur, Dillinger, d’une société de renom et pourtant inconnue, Vectracom, qui pourtant ne se montrera pas. Sur une convention sur les jeux vidéo, il va pourtant rencontrer d’autres personnes susceptibles de l’aider à avancer. Et il se retrouvera à enquêter sur Disney et son univers, sur les jeux vidéo, la place de Godzilla et de ses congénères face aux hommes. Et puis évidemment, il y a la Grille, ou Matrice, si l’on fait une autre référence – naturelle, et pourtant plus subtile qu’elle n’y parait, Calvo n’assure en rien qu’elle existe, qu’elle se superpose à une autre forme de réalité, d’ailleurs, il ne départage pas : s’il y a un simulacre de ce qui peut paraître réel, il n’est pas « dénoncé », seulement montré, il n’y a pas d’échelle de valeur invoquée, court-circuitant toute notion morale sur le sujet. La Grille donc, comme carte du réel, comme support du monde. Comme K. Dick, il interroge sur la façon dont la réalité doit être perçue, intégrée, sur le glissement du réel. Est-elle le support de l’identité ? C’est ce que semble se demander le journaliste tout au long du livre, courrant après son ombre, son double, le récréant même pour tenter de l’amener à la vie – ne comprenant que tardivement ce qu’il est « réellement » - rejoignant là aussi des thèmes chers à Maurice Dantec. Où s’arrête le corps, le monde, et où commence la simulation ? Qui administre cette dernière ? L’enquête sur les dessins animés et le monde de Disney, l’environnement qui semble corrompu, différent, et puis ces micro évènements qui se déroulent toujours au coin de l’œil, jamais en pleine lumière, contribuent au déploiement d’une ambiance, mais aussi d’une recherche sur le positionnement de la réalité et tout à la fois son affirmation.
Enfin, Calvo a un autre point commun avec de grands auteurs : il se met à nu, balançant ses tripes, son sang et tout ce qui passe dans son bouquin, lui donnant la force et la consistance que beaucoup de pseudo auteurs confirmés aimeraient un jour approcher, forçant le lecteur – agrippé par les yeux, par le cerveau – à l’accompagner dans les souffrances endurées par ses personnages, y jetant toute l’énergie nécessaire et au-delà.