05.09.2007

Acide sulfurique de Amélie Nothomb

Concentration : la dernière-née des émissions télévisées. On enlève des gens, on recrute des kapos, on filme. Tout de suite, le plus haut score de téléspectateurs, l’audimat absolu qui se nourrit autant de la cruauté filmée que de l’horreur dénoncée.
Etudiante à la beauté stupéfiante, Pannonique est devenue CKZ 114 dans le camp de concentration télévisé. Le premier sévice étant la perte de son nom, partant de son identité. Zdena, chômeuse devenue la kapo Zdena, découvre en Pannonique son double inversé et se met à l’aimer.
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L'idée est originale; utiliser les camps de concentration comme jeu de télé-réalité. Comble du cynisme, mélange des processus d'industrialisation de la déshumanisation. Dérangeant? L'idée de départ, oui, pas son développement. L'auteur n'ira pas beaucoup plus loin, empruntant un chemin qui semble étroitement balisé, ne déclenchant, finalement, aucune autre polémique que l'exploitation d'une idée choquante, puisqu'aucun second degré ne vient réellement relever le niveau. Le comble du mal n'est pas, ici, l'industrialisation de la mort, la disparition de l'humanité de l'homme, mais le personnage d'une vieille femme aigrie. Les morts sélectionnés chaque matin? Ils n'ont ici pas la moindre importance, sinon de rappeler le choix initial de l'auteur. Finalement, tout cela est présenté comme une gigantesque farce, pied de nez aux véritables camps de concentration. Et c'est peut-être le plus étrange; se moquer de cette réalité, involontairement, par le rejet et la non mise en valeur des véritables souffrances, de la déshumanisation, de la mise en ghetto, de l'utilisation du camp comme n'importe quel autre camp, hors de tout contexte autre que la consommation télévisuelle. Et ainsi, un personnage christique - même si l'auteur s'en défend - peut émerger (pourtant si loin de l'altruisme désintéressé du professeur décrit par Kertész), ainsi, les personnages peuvent vivre dans le camp, presque comme si de rien n'était, simplement nommés par un code barre, mais leurs noms bien présents sous la surface.
A. Nothomb n'a peut-être pas voulu prendre trop de risque à se frotter trop durement à un thème, il est vrai, fort complexe. Dommage.

27.08.2007

Kaddish pour l'enfant qui ne naîtra pas de Imre Kertész

Apprendre à vivre, enfin : tel est l’impossible chemin que tente de frayer Imre Kertész dans son Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas. Il y va d’un soulagement qui est impossible, parce qu’il n’est pas désiré, parce qu’en juif rescapé d’Auschwitz, un tel apprentissage n’est plus possible. Mais si l’auteur de la prière juive – le Kaddish est la prière des morts – ne peut plus lui-même recevoir un enseignement de vie, il se trouve confronté à la génération des juifs qui n’ont pas vécu la Shoah, mais dont la judéité leur pèse comme un insupportable fardeau. C'est l’histoire de ce récit : l’auteur rencontre une jeune femme, bien plus jeune que lui, et la jeune femme, qui deviendra son épouse, est intimement convaincue qu’au contact de cet homme marqué par la douleur, elle pourrait assumer enfin une judéité qu’elle n’a pas librement reçue en héritage.

« Ton inexistence considérée comme la liquidation radicale et nécessaire de mon existence. »

Une véritable frénésie intellectuelle, un besoin de lâcher le verbe, de dire les choses au plus vite. Et de témoigner, indirectement, de sa vie, de sa souffrance. Kertész ne cherche pas à justifier, simplement à faire comprendre, à tenter de partager l’indicible. Parce qu’il ne peut souffrir la naissance d’un enfant dans le monde qu’il connaît, au risque qu’il revive ce qu’il a vécu ; mais pas seulement, puisqu’il ne s’agit pas que des camps de concentration eux-mêmes, mais de tout l’environnement qui leur a permis de s’installer. Kertész raconte sa vie, sa survie, son regard sur le monde, son quotidien, ses tentatives impossibles d’être comme les autres. Et ses souvenirs, ses peurs, son enfance. Alors par moments, il laisse transparaître sa souffrance profonde, tenace.
Mais une lumière perce le sombre récit ; pour Kertész, le Mal est compréhensible, seul le Bien est du domaine de l’impénétrable. Et toute « bonne » action, telle que celle de « Monsieur l’instituteur », qui, dans un wagon à bestiaux, rend sa portion de pain à Kertész, alors que rien de démontrable, de tangible, ne l’y obligeait – puisqu’il y jouait sa survie – ce geste marque donc pour l’auteur l’apparition, l’espoir que l’homme n’est pas uniquement destructeur.
Il n’y a plus rien à dire, seule la prière peut soutenir encore l’homme et son verbe. Mais ce kaddish demeure avant tout une prière : un appel spirituel, un envoi vers Dieu – de celui qui ne naîtra pas, un adieu, donc. L’espoir qu’il demeure un au-delà meilleur.