02.10.2007

La zone du Dehors de Alain Damasio

Nous sommes en 2084, dans une société formatée, étroitement gérée par le pouvoir en place et bien évidemment scrupuleusement surveillée. Émerge alors de ce monde aseptisé un groupe de dissident appelé La Volte qui fonce à contre-courant de l’ordre établi. Ils sont trois, Kamio, Capt et Slift à mener leur groupe pour aller jusqu’au bout de leurs idéaux.

Damasio a signé là un premier roman passionnant, viscéral. On ne pourra que lui reprocher une certaine longueur, une envie forte de trop en dire, alourdissant le propos, le diluant par moments.
Mais l’auteur de la Horde du Contre-vent soigne son propos ; un groupe de personnages centraux, qui se révoltent contre l’absence de liberté, une certaine mollesse ambiante, favorisée aujourd’hui par une sécurisation à tout crin de la société.
Damasio l’explique dans sa postface, il a voulu réfléchir aux moyens/possibilités de se révolter aujourd’hui, au pourquoi. Il a donc imaginé une resucée de notre société enclavée sur une planète éloignée ; l’essentiel de la population vit sur une mince partie de cette planète, tandis que la « zone du dehors » reste vide/libre/inoccupée – car « rationnellement » inoccupable. Pour vivre confortablement, cette société se sécurise quotidiennement : cela passe par des messages d’alerte, d’attention, des contrôles, mais aussi l’usage de moyens de surveillance généralisés. Le flicage se fait par tous et pour tous, la police n’est là que pour les coups d’éclats et la régulation des problèmes. Le Big brother de 1984 a disparu (il n’a existé qu’un temps) pour être remplacé par une surveillance de chacun ; non pas une véritable surveillance, d’ailleurs, mais bien davantage un souci du bien-être général : ne pas dépasser du cadre, rester dans les normes. Chacun s’en satisfait… exception faite d’un groupe, la Volte, qui refuse l’encartement systématique, les contrôles répétés, la limitation des accès etc. tout ce qui s’oppose, finalement, à la liberté de circulation, tout ce qui pousse à consommer « pour être heureux. » dans sa critique du système, l’auteur est – évidemment – volubile, parfois trop, alourdissant le texte. Mais quelle vie, la plupart du temps, dans son texte ! La relation de Capt et de Boule de Chat, l’amitié… tout cela ne sent pas le carton pâte, mais respire, évolue. Damasio a testé ses idées sur un monde « grandeur nature », les confrontant au pouvoir en place – ressemblant fort au monde où nous vivons, avec sa biométrie pour notre bien, ses identifications par ADN par souci de sécurité.
La (ré)Volte aboutira (évidemment, il fallait bien – littérairement et littéralement – les tester) à un ensemble d’utopies, de communautés tentant de se mettre en place, mais faisant face aux agressions extérieures. Les actes mis en place (l’attaque de la tour télé est superbe) montrent une certaine gradation dans l’action : de la distribution de tract à la manif, pour arriver à des actions plus violentes – puisque cela leur semble le seul moyen de faire sauter le cocon dans lequel la population vit.
L’idée du « cube » est également fort intéressante : il s’agit d’une gigantesque déchetterie close, recueillant tous les déchets non recyclables, non destructibles, notamment nucléaires. Et quand il s’agira de remettre la peine de mort au goût du jour, aucune injection ne sera faite, il suffit de mettre le condamné dans le cube en question. Ou plutôt la boîte noire, tant ce cube (référence au film du même nom ?) renferme ce que chacun désire y voir, y puiser. On pourrait également y projeter tout un tas de métaphores, ou simplement s’étonner d’une telle gestion des déchets dans une société censée être si avancée.
Damasio signe donc là un excellent roman, parfois trop bavard, se répandant dans ses discours-à-la-mode, mais pas aussi manichéen qu’on pourrait le croire (même si les idées sont particulièrement à la mode…). Ajoutez à cela une écriture très dynamique, une réflexion intéressante sur notre société « tout sécurité » et vous obtiendrez un joli cocktail…