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11.03.2008

Winkie par Clifford Chase

À l’instant où vous lisez ces lignes, un dénommé Winkie, citoyen américain, attend toujours le terme de son procès. Pour une partie de l’opinion, il est l’ennemi public numéro 1, un dangereux terroriste multirécidiviste que les psychiatres qualifient de désœuvré mental.
Pour les autres, c’est un ours en peluche, certes galeux, mais très gentil. Alors, que cache réellement cette énigmatique créature 80% mohair, 20 % synthétique ? Entre thèse intégriste, complot darwiniste et machination politique, découvrez les dessous de l’affaire Winkie, ou l’histoire de l’ours le plus controversé de la planète.

Un personnage attachant, un environnement mouvant. Une situation absurde, rappelant fortement le procès de Kafka. L’auteur y ajoute beaucoup d’humour, une pincée de Candide, un questionnement sur l’identité.
Le rythme est soutenu, par contre, le procès dure un peu longtemps, répétant des arguments que l’on a déjà assimilé ; la répétition diminue l’impact, et démontrer que Winkie est responsable de tout est un peu redondant… de même sa défense est quelque peu ennuyeuse, même s’il était nécessaire à la démonstration d’avoir un incapable pour défenseur.
Le développement de l’accusation, quand à lui, me rappelle l’argumentation des créationnistes et des partisans du dessein intelligent : sur des prémisses/axiomes faux/tronqués, et le développement se veut scientifique, parodiant la démarche expérimentale et intellectuelle.
Au final, le monde et les médias sont persuadés de sa culpabilité – on ne sait jamais pourquoi ni comment, seulement que ce qu’il a fait est terrible. Il sert de bouc émissaire, il est différent donc il est coupable. Et toute remarque contraire vise soit à discréditer le gouvernement (signifiant donc que l’on n’est pas un bon »patriote ») soit à protéger un coupable ; il n’y a donc aucune issue au dialogue. Ainsi, d’une certaine manière, il n’y a plus besoin de l’individu, d’un coupable, seulement d’un bouc émissaire sur qui rejeter toutes les peurs, les faute, les échecs, les espoirs déçus, transformant la justice en une sinistre parodie. Qu’en retirer ? La justice est humaine, la peur dirige l’homme, ainsi que ses émotions ? La recherche de l’ennemi justifie tous les excès ? On peut aussi constater que la population et la justice sont, de manière assez surprenante, totalement manipulables. De plus, il n’y a aucun contre-pouvoir, capable de faire entendre une autre voix ; mais cela se justifie ici, leur présence diminuerait l’impact de la démonstration.
Le seul contrepoids possible semble être de dénoncer cet « état », cette situation et d’en faire prendre conscience au lecteur : sur quoi repose son mode de pensée ? D’où tire-t-il ses informations, sont-elles fiables ?
Peut-on comparer ce roman à un film/documentaire comme « Road to Guantanamo » ? Même si cela peut sembler exagérer, cela procède d’un même élan, d’une même vision de l’autodéfense et de l’autojustification ; les valeurs que l’on défend, doit-on les appliquer à soi-même ? Pouvons-nous ignorer les droits de l’autre, sous prétexte qu’il est différent ? Peut-on simplement annihiler l’autre, l’assimiler à un ennemi global, le réduire au bouc émissaire ? Dans le but de soulager la nation, de ramener l’ordre public, de calmer la foule nerveuse… mais pour combien de temps ? à la crise qui menace la société d’une destruction totale, la seule réponse possible est la violence ; celle-ci doit forcément s’exercer vers l’extérieur, vers une victime « commune », qui réconciliera et mettra tout le monde d’accord : hystérie collective, lynchage. La version médiatique n’est qu’un modèle plus moderne, plus télévisuel, plus en accord avec nos pratiques, mais reste le même. Et une fois le lynchage effectué, c’est le retour à la situation initial, la paix retrouvée.

03.03.2008

La cinquième tête de Cerbère de Gene WOLFE

Un ethnologue, le docteur Marsch, est venu sur les deux planètes-soeurs, Sainte-Anne et Sainte-Croix, pour y retrouver les traces d'une culture oubliée. Il y a sans doute eu sur Sainte-Anne deux races aborigènes. Les explorateurs français n'en trouvèrent qu'une seule, bientôt massacrée, réduite à l'état de légende. Puis les Français ont été dispersés à leur tour par de nouveaux colons d'origine américaine. Chaque planète a sa dictature militaire, et il n'est pas facile d'enquêter dans cet univers de refoulement et de silence.

Trois histoires content la vie d’une planète lointaine – et pourtant si proche. Trois textes pour explorer l’existence possible d’aborigènes sur une planète depuis longtemps colonisée.
Le premier, bien que fort prévisible, place un enfant au cœur de sa famille, dans une relation aux autres fort inhabituelle. Bien sûr, on se doute très rapidement de ce qu’il en ait ; cependant, les motivations sont intéressantes, et les personnages suffisamment subtils pour rester accroché. Des expériences génétiques qui ont pout but de mieux se connaître soi ; en créant une copie de soi-même, en l’élevant systématiquement dans les mêmes conditions, le Moi se révèlera-t-il ? Et qui est ce mystérieux visiteur, intéressé par les théories sur les aborigènes ?
Le second texte remonte dans le passé de la planète, à l’époque où la présence des aborignèes était indéniable, et les confronte aux humains. Quelles relations pourront s’établir entre les deux espèces, récit évoquant la disparition de Néanderthal au profit d’homo sapiens ?
Le troisième texte raconte l’aventure du Dr Marsh, croisé dans la première histoire, et enquêtant sur le mythe – ou la réalité – des aborigènes et se retrouvant piégé, emprisonné par une administration… toute kafkaïenne (et même française, puisque les colonisateurs sont de cette origine).
Ces aborigènes ont-ils réellement existé ? La légende prétend qu’avant l’arrivée des colons, ils étaient polymorphes ; l’arrivée de l’homme les aurait « transformés », et ils seraient devenus semblables physiquement aux seconds, perdant ainsi leurs spécificités. Aucune trace, aucun fossile ne perdure sur la planète. La question perdure, au-delà de la lecture du roman : qui suis-jet, qui est l’autre ? Qu’est-ce qui nous différencie, et qu’est-ce qui nous rapproche ? Écrit dans un style impeccable, le roman s’attarde sur l'ethnologie, science peu abordée en science-fiction et la colonisation et ses conséquences. Chacun des trois textes donne des pistes pour entrevoir un bout de vérité ; cependant, c’est finalement au lecteur qu’il revient de décider, le roman restant ouvert, ne fermant pas les interprétations possibles.