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26.02.2008
Pollen de Jeff Noon
Noon reprend l’univers qu’il a développé dans « Vurt », mais avec d’autres personnages – ceux créés dans le premier livre appartiennent désormais à la mythologie. Le Vurt est un univers fantasmagorique, le domaine du rêve, où toutes sortes de choses se déroulent, bonnes ou mauvaises (comme un jeu vidéo, Matrix, un monde virtuel…). Un univers où tout le monde veut se rendre, mais auquel on n’accéde que par le biais de plumes, drogues plus ou moins légales. Il s’agit d’un environnement virtuel ; quand on est dedans, on ne sait pas le distinguer du réel ; et quand on est à l’extérieur, on ne peut le distinguer. Le Vurt est un espèce de « machin », que personne ne semble comprendre précisément, et qui, parfois, absorbe des gens, des objets, pour en recracher d’autres afin de respecter une forme d’équilibre entre les 2 mondes.
Ici les personnages principaux disparaissent pour mieux revenir, se dissimulent pour mieux se mettre en évidence. Noon réalise un superbe travail d’imagination, très bien rendu par la traduction (bien que parfois maladroite, et régulièrement « encoquillée »). Enquête policière, descriptif d’une ville en pleine transformation, onirisme, naissance d’un nouveau monde, imaginaire créateur, l’auteur mélange les genres pour aboutir à… ça. Ça, c’est une espèce de machin passionnant, qui, malgré des rebondissements parfois attendus, entraine le lecteur toujours un peu plus loin, repoussant les limites de son imagination, jouant avec ses certitudes. Seule – légère – déception, une fin un peu facile, recyclant les mythes grecs, sans aller véritablement plus loin, alors que le reste du roman préparait un final grandiose, même si le style reste toujours percutant, subtile et drôle. Et qui fait se gratter le nez.
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22.02.2008
L’obscurité du dehors de Cormac McCarthy
McCarthy a une écriture très particulière, donnant une grande force à chacune de ses descriptions, à chacun des lieux. Les personnages tout d’abord ; leur buts, leur fonctionnement ne sont jamais explicités ; ils agissent, c’est tout, avançant, quoi qu’il advienne. L’une à la recherche de son enfant, désespérée de le retrouver, découvrant le monde au-delà de la cabane dans laquelle elle vit ; l’autre, à la recherche de sa sœur, cherchant du travail pour vivre. Et chacun de se justifier, de devoir expliquer à toute personne rencontrer pourquoi il agit ainsi. Hors de leur cocon donc, le monde semble beaucoup plus dangereux, plus agressif, l’obscurité – l’obscurantisme ? – y règne. Le désespoir, la misère imprègne chaque page, chaque scène, se dissimulent dans chaque personnage. Ici tout est noir, l’obscurité – pour notre regard – ne semble dissimuler aucune lueur, rien. Il ne semble rien y avoir et pourtant, la vie continue, avance, chemine sans se poser de questions, et surtout pas celle du bien et du mal.
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13.02.2008
Radieux de Greg Egan
Après l’excellent recueil « Axiomatique », une autre série de nouvelles de Egan est traduite, 10 ans après la parution des versions originales.
La première adresse tout d’abord une forêt génétiquement modifiée, s’adaptant extrêmement vite à toute nouveauté, protégeant ses propres intérêts et ceux qui y vivent. Créée originellement par des cartels de la drogue, ceux-ci se sont rapidement vus débordés par leur invention, qui a pris son « autonomie » pour évoluer par elle-même. Enfin, on aboutit à un questionnement sur l’identité, puisque certaines drogues ont des effets sur le cerveau, sur la perception des autres et de soi.
L’Eve mitochondriale couvre un sujet d’actualité : la recherche des origines, et l’utilisation de l’ADN pour l’identification. Le développement des personnages est particulièrement intéressant ; le scientifique qui est ici au cœur de l’action n’est pas vraiment intéressé par ce qu’il fait ; simplement, il ne veut pas se fâcher avec sa compagne, se trouve toujours des excuses pour continuer son action, se persuadant que les conséquences de son travail ne seront pas importantes.
Des raisons d’être heureux : un cancer provoque également, chez un enfant, une trop forte émission de protéines dans le cerveau, déclenchant un bien-être perpétuel. Quand la maladie est supprimée, son cerveau se retrouve nécrosée, sans aucun sentiment, proche d’un électroencéphalogramme plat. Presque 20 ans plus tard, une opération lui permet de retourner à un état quasi-normal (financement aidé, cyniquement, par la compagnie d’assurances, enthousiasmée par l’idée d’avoir un client de moins) tout en sélectionnant les états qui lui procure du plaisir. Tout ne dépendrait donc que de la connectique établie dans le cerveau… mais même si les connexions dépendent de choix (plus ou moins) conscients, demeure toujours une part dont l’origine est indéterminée.
La nouvelle « la plongée de Planck » m’a laissé perplexe ; le niveau demandé en physique des trous noirs et autres physiques quantiques pour comprendre ce texte est trop élevé pour moi, malheureusement. Pourtant l’idée est séduisante : une équipe est envoyée à proximité d’un trou noir pour explorer l’univers et ses constantes, obtenir des réponses aux questions fondamentales de la physique. Le temps s’y déroule beaucoup plus lentement que sur terre, qui ne semble plus si intéressée par les résultats potentiels. Mais au-delà de la dimension scientifique, Egan a sans doute voulu placer le lecteur dans la position de l’un des personnages, qui souhaite exprimer la quête de ces scientifiques en « langage » mythologique, déformant toute réalité pour la rendre prétendumment plus accessible. Le lecteur, tout comme ce pseudo-barde, ne comprend pas grand-chose au texte, et essaie tant bien que mal de l’interpréter ; que se passerait-il s’il devait raconter ce qu’il a vu/vécu ? La solution la plus simple semble la métaphore, l’utilisation des mythes… qui fera hurler les scientifiques. Finalement, s’il on veut comprendre ce qui se passe ici, il faut faire suer et chercher de l’info ailleurs (ce que je n’ai pas fait).
Sans tout détailler, Egan présente ici des textes brillants (il ne manque qu’une intro ou postface de l’auteur à chaque texte, ç’aurait été intéressant), présentant des réflexions assez poussées sur des thèmes divers : l’identité (qui suis-je ?), le libre arbitre, les théories de l’information et la mémétique, l’utilisation et l’impact des technologies. Il utilise souvent les technologies pour interroger l’homme : n’est-il que la somme de ses cellules ? Est-il libre de ses choix ? L’auteur va donc bien au-delà d’un certain nombre de romans SF, décrivant des technologies futures, des mondes possibles. Il pose la question de l’origine elle-même de la question, du siège, de l’origine de la conscience, mais aussi de son fonctionnement : si tout « tourne » chimiquement, la notion de libre arbitre a-t-elle une quelconque signification ? Chaque sentiment, chaque réaction, chaque décision est donc soupesée et prise sous ce prisme bien spécifique ; cela n’empêche en rien les questionnements de demeurer dans le cerveau humain, cela ne stoppe pas l’homme d’avoir des attentes, des envies. Et en cela, Egan conclut ses nouvelles par une dose d’espoir, parce que finalement, par moments, peu importe le processus, seul le résultat compte. L’auteur arrive donc chaque fois à jouer d’une corde sensible, dévoilant de subtiles mélodies psychologique (ça sonne bien hein ?) à travers le (la) physique. Car ses protagonistes ont beau subir toutes les désillusions sur eux-mêmes, leur libre-arbitre, leur volonté et capacité à prendre des décisions, l’auteur a beau montrer un pessimisme généralisé, au final, il demeure toujours une touche, parfois très mince, d’espoir – espoir au niveau individuel, puisqu’au niveau sociétal, l’auteur ne montre aucune illusion.
19:00 Publié dans Livre, Science, science-fiction | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : radieux, egan, sf, biotech, physique, quantique
05.02.2008
La chambre des morts de Franck Thilliez
Taguer son ancienne boite pour marquer sa haine, puis écraser involontairement un père de famille porteur de 2 millions d’euros, récupérer l’argent et dissimuler le cadavre, puis retourner au quotidien. Pourtant les choses ne seront plus les mêmes, puisque l’argent sépare insidieusement désormais les deux hommes. A cause de la non-remise de rançon, une petite fille est assassinée. Et la série va démarrer.
L’histoire est plutôt intéressante, constituant un solide roman policier. Cependant, il n’y a pas grand-chose d’original – sinon les raisons d’agir du tueur en série. Le personnage principal est… tel qu’on l’attend, avec ses doutes, ses attirances, ses répulsions. Seul intérêt ici : avoir utilisé une mère de jumelles en bas âge, de retour ou presque de congé maternité.
Le tueur… ou plutôt, on devine très vite qu’il y a deux personnes. L’enquête se met en branle, la police fait son travail, même en période de Noël. Et les multiples rebondissements mèneront, bien sûr… à la chambre des morts !
Au-delà de cette absence d’originalité, de son final balancé à la va-vite et laissant un arrière-goût de bâclage, l’emplacement géographique fait toute la force et l’intérêt du roman. Tout se passe dans la région dunkerquoise, au pied des terrils. La description de la région est bien faite, avec ses contrastes, une petite scène avec un petit coup d’accent chtimi etc. Et le roman se laisse lire sans problème, le rythme est toujours soutenu, même si les fins de chapitres font un peu trop « la suite au prochain… ».
Par contre, l’héroïne semble se battre avec ses propres démons, mais le trait est à mon goût un peu trop forcé ; l’auteur semble avoir voulu décrire « le Mal », mais se contente de parler de « la Bête » à propos du tueur, décrit la boucherie, les questionnements de Lucie, mais sans creuser plus profond – peut-être effrayé par ce qu’il ramenait en surface ; dommage, il y aurait certainement eu fort à dire. Enfin, quelques approximations par endroits viennent renforcer cette déception. Cependant, l’ambiance créée et un suspens soutenu (un peu artificiellement) en font un roman très intéressant.
19:00 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : chambre des morts, franck thilliez, thriller, tueur
04.02.2008
L’homme stochastique par Robert Silverberg
Mais voici que surgit de l'ombre Carjaval, l'homme qui sait tout de l'avenir, même l'heure de sa mort. Il propose à Nichols de lui transmettre son savoir. Pour Nichols, ce serait la toute-puissance, et pourtant il hésite. Face à un futur sans alternative, sans libre arbitre, il est saisi de vertige et de terreur.
On trouve ici la confrontation de 2 visions du futur : l’une probabiliste, l’autre déterministe. La première nous parait la plus naturelle aujourd’hui, et correspond à celle du narrateur ; il imagine des scénarios à partir des tendances qu’il observe, d’évènements apparemment non liés mais qui pourraient se révéler être liés, extrapole, suppute, ose à partir de ce qu’il observe ; il ne peut que construire des probabilités d’apparitions des phénomènes futures, tendant à réduire le hasard au minimum ; il ne peut cependant pas prévoir l’imprévoyable, l’inattendu, et n’a pas connaissance de tous les faits.
Le second, lui, n’observe pas le monde de la même manière ; il « reçoit », capte le présent et l’avenir sur le même plan, selon un schéma rigide et déterminé. D’après son expérience, il n’y a que des faits, y compris dans l’avenir, et quoi qu’il ait pu tenter pour modifier le futur, il a toujours échoué. Il connaît donc ce qui va advenir dans le plus petit détail, mais a complètement abdiqué sa volonté à celui-ci, puisqu’il n’a plus aucun libre arbitre – chacune de ses « décisions », il l’a déjà « prise » dans un autre présent.
Ces deux hommes vont donc soutenir un homme politique charismatique dans sa montée vers les sommets, l’un pour goûter un peu plus le pouvoir, l’auret parce que cela appartient au schéma qu’il observe.
Très proche de « l’oreille interne », par la manière de traiter un thème similaire, l’homme stochastique s’en éloigne pourtant ; il n’est pas ici uniquement question des doutes d’un homme, mais de l’appréhension de l’avenir dans notre société occidentale. Evidemment, la trajectoire « politique » des personnages n’est là que pour montrer l’importance des décisions relatives à l’avenir (la même chose avec le personnage de l’oreille interne n’aurait pas donné le même résultat), et à aucun moment, les idées de Quinn, le politicien charismatique, ne sont exprimées – d’où les appréhensions, par la suite, de son futur statut de dictateur – et l’auteur n’insistera pas sur ce point.
Ainsi, le déterminisme et les statistiques s’opposent ; puisque rien ne peut être fait contre l’avenir, il est forcément déterminé. Aussi Nichols cherchera une échappatoire, tout en s’accomodant de visions qui se répéteront tout au long de sa vie. Tandis que l’un a renoncé à son libre arbitre (du moins, il a autrefois essayé de modifier ses visions, sans aucun succès ; c’est pourquoi il considère qu’il n’y a aucune liberté), l’autre cherche à modifier les choses ; si ce n’est pas de lui-même, ce sera par d’autres.
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02.02.2008
Cosmos Incorporated par Maurice G. Dantec
2057. Sergueï Diego Plotkine, le personnage principal, se rend à Grande Jonction pour tuer le Maire de cette ville. Plotkine n’a pas de mémoire, ou plutôt celle-ci paraît se réassembler à mesure que le tueur passe les examens ultratechnologiques de la Métastructure de Contrôle. Cette fraction Nord-américaine de l’Occident – l’Europe est désormais islamiste – est régie par les lois de l’UMHU, l’UniMonde Humain. Plotkine, pour préparer son forfait, reçoit l’aide d’El Señor Métatron, intelligence artificielle de sécurité extrêmement perfectionnée.
Roman profond et puissant, difficile à suivre, mais à l'écriture dynamique et vivante. De nombreuses références s'y télescopent, tant dans la narration que dans le style, ou même l'emploi de certaines expressions. Se basant sur la science-fiction, Dantec va au-delà du genre, l’utilisant pour continuer son questionnement sur la place de l’homme et sa conversion à Dieu, sur le rôle de la fiction et de la réalité, sur les devoirs liés à la liberté de Créateur (et non uniquement les droits, ces devoirs étant particulièrement lourds), liberté chèrement acquise. Dantec joue avec la lumière de son écriture pour révéler, mais aussi pour chercher les ténèbres qui s'y cachent. C'est pourquoi il dévoile beaucoup, prend le temps d'expliquer, tout en usant d'un vocabulaire parfois difficile (dont les références sont théologiques, de la Kabbale au tsimtsoum en passant par les Évangiles), c'est pourquoi il révèle et dissimule, pour mieux mettre son propos en évidence, suivant l'exemple de Philip K. Dick.Par moments, son écriture est quasi « automatique », machinique, usant, de cette manière, des armes de l'adversaire (à savoir la Machine, l'Unimonde Humain). Beaucoup de références à la littérature, à la philosophie, au rock des années 70 et 80, aux personnages de fiction, à la théologie catholique, ainsi que des auto-références (voir ses Théâtres des opérations), participant ainsi activement aux processus qu'il décrit. La métafiction, la réécriture du Monde décrites ici sont précisément illustrées tout au long du livre, Dantec ne se contentant pas de présenter un roman (si l'on peut considérer son ouvrage comme un roman, et non pas comme un objet littéraire difficilement identifiable), une thèse qu'il démontre, il utilise cette thèse et l'illustre au travers de son écriture, au travers de son processus narratif, évoluant, obligeant le lecteur à le suivre de manière active.Autre influence non négligeable que Dantec cite à plusieurs reprises, « Nous fils d’Eichmann » de Gunther Anders. Celui-ci a entrepris d’écrire au fils d’Eichmann pour échanger (sans succès) sur les horreurs perpétrées par son père, et comment la technique a « permis » d’aboutir à Auschwitz, par la machinisation du monde, à la certitude de la répétition du monstrueux. Cette machinisation, symbolisée par un enfant-machine, point central et pourtant nœud du réseau global de la Machine et des réseaux terrestres, est donc combattue par Plotkine, qui fera tout pour éviter son avènement, décrivant l’affrontement d’une figure christique et de son double négatif, ou plutôt l’affrontement de ce qu’ils représentent. Dantec a également réussi des descriptions des lieux, de l’environnement, faisant sans cesse référence à la technique, mais également aux camps, d’un monde déliquescent, en état de décrépitude avancée.
Cosmos Inc. est donc une véritable profession de foi catholique, où les personnages n'existent, finalement, que par leur croyance en un au-delà, reconnaissant la « petitesse », d'une certaine manière, de l'homme, réduit à la technique, et donc d'autant plus éloigné de la spiritualité. Cette profession de foi passe par le baptême, la reconnaissance de la présence de Dieu, ce que feront les personnages. Elle passe également par la reconnaissance du fait que l’homme a un Créateur, est une créature, qui ne pourra elle-même créée qu’en accédant au Très-Haut.
Son écriture, son style m'ont paru moins lourds que dans son roman précédent; non pas cyberpunk, mais d'une certaine manière post-cyberpunk, dans le sens où il ne se « contente » pas d'utiliser le vocabulaire informatique et celui des réseaux informationnels, mais prend en compte les données récentes de la biologie, de la physique quantique, pour écrire, décrire, comparer, allant au-delà du cyberpunk.
Par contre, Dantec use de tics d'écriture, répétant trop régulièrement les mêmes idées à court intervalle – même si cela est parfois difficile à comprendre, il n'est pas forcément utile de se reprendre aussi systématiquement. Mais cela crée un mouvement dans la lecture, un peu comme des vagues se recouvrant les unes les autres, ou des plis se positionnant les uns par dessus les autres, apportant chaque fois un peu plus d'informations, tout en conservant une certaine transparence sur ce qui précède. Il y a donc beaucoup à dire sur ce roman, ses qualités et ses défauts.
11:20 Publié dans Livre, science-fiction | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : cosmos incorporated, dantec, sf, critique, religion

