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02.02.2008

Cosmos Incorporated par Maurice G. Dantec

(2005)

2057. Sergueï Diego Plotkine, le personnage principal, se rend à Grande Jonction pour tuer le Maire de cette ville. Plotkine n’a pas de mémoire, ou plutôt celle-ci paraît se réassembler à mesure que le tueur passe les examens ultratechnologiques de la Métastructure de Contrôle. Cette fraction Nord-américaine de l’Occident – l’Europe est désormais islamiste – est régie par les lois de l’UMHU, l’UniMonde Humain. Plotkine, pour préparer son forfait, reçoit l’aide d’El Señor Métatron, intelligence artificielle de sécurité extrêmement perfectionnée.

Roman profond et puissant, difficile à suivre, mais à l'écriture dynamique et vivante. De nombreuses références s'y télescopent, tant dans la narration que dans le style, ou même l'emploi de certaines expressions. Se basant sur la science-fiction, Dantec va au-delà du genre, l’utilisant pour continuer son questionnement sur la place de l’homme et sa conversion à Dieu, sur le rôle de la fiction et de la réalité, sur les devoirs liés à la liberté de Créateur (et non uniquement les droits, ces devoirs étant particulièrement lourds), liberté chèrement acquise. Dantec joue avec la lumière de son écriture pour révéler, mais aussi pour chercher les ténèbres qui s'y cachent. C'est pourquoi il dévoile beaucoup, prend le temps d'expliquer, tout en usant d'un vocabulaire parfois difficile (dont les références sont théologiques, de la Kabbale au tsimtsoum en passant par les Évangiles), c'est pourquoi il révèle et dissimule, pour mieux mettre son propos en évidence, suivant l'exemple de Philip K. Dick.Par moments, son écriture est quasi « automatique », machinique, usant, de cette manière, des armes de l'adversaire (à savoir la Machine, l'Unimonde Humain). Beaucoup de références à la littérature, à la philosophie, au rock des années 70 et 80, aux personnages de fiction, à la théologie catholique, ainsi que des auto-références (voir ses Théâtres des opérations), participant ainsi activement aux processus qu'il décrit. La métafiction, la réécriture du Monde décrites ici sont précisément illustrées tout au long du livre, Dantec ne se contentant pas de présenter un roman (si l'on peut considérer son ouvrage comme un roman, et non pas comme un objet littéraire difficilement identifiable), une thèse qu'il démontre, il utilise cette thèse et l'illustre au travers de son écriture, au travers de son processus narratif, évoluant, obligeant le lecteur à le suivre de manière active.Autre influence non négligeable que Dantec cite à plusieurs reprises, « Nous fils d’Eichmann » de Gunther Anders. Celui-ci a entrepris d’écrire au fils d’Eichmann pour échanger (sans succès) sur les horreurs perpétrées par son père, et comment la technique a « permis » d’aboutir à Auschwitz, par la machinisation du monde, à la certitude de la répétition du monstrueux. Cette machinisation, symbolisée par un enfant-machine, point central et pourtant nœud du réseau global de la Machine et des réseaux terrestres, est donc combattue par Plotkine, qui fera tout pour éviter son avènement, décrivant l’affrontement d’une figure christique et de son double négatif, ou plutôt l’affrontement de ce qu’ils représentent. Dantec a également réussi des descriptions des lieux, de l’environnement, faisant sans cesse référence à la technique, mais également aux camps, d’un monde déliquescent, en état de décrépitude avancée.

Cosmos Inc. est donc une véritable profession de foi catholique, où les personnages n'existent, finalement, que par leur croyance en un au-delà, reconnaissant la « petitesse », d'une certaine manière, de l'homme, réduit à la technique, et donc d'autant plus éloigné de la spiritualité. Cette profession de foi passe par le baptême, la reconnaissance de la présence de Dieu, ce que feront les personnages. Elle passe également par la reconnaissance du fait que l’homme a un Créateur, est une créature, qui ne pourra elle-même créée qu’en accédant au Très-Haut.

Son écriture, son style m'ont paru moins lourds que dans son roman précédent; non pas cyberpunk, mais d'une certaine manière post-cyberpunk, dans le sens où il ne se « contente » pas d'utiliser le vocabulaire informatique et celui des réseaux informationnels, mais prend en compte les données récentes de la biologie, de la physique quantique, pour écrire, décrire, comparer, allant au-delà du cyberpunk.

Par contre, Dantec use de tics d'écriture, répétant trop régulièrement les mêmes idées à court intervalle – même si cela est parfois difficile à comprendre, il n'est pas forcément utile de se reprendre aussi systématiquement. Mais cela crée un mouvement dans la lecture, un peu comme des vagues se recouvrant les unes les autres, ou des plis se positionnant les uns par dessus les autres, apportant chaque fois un peu plus d'informations, tout en conservant une certaine transparence sur ce qui précède. Il y a donc beaucoup à dire sur ce roman, ses qualités et ses défauts.

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Commentaires

Je te félicite pour cette analyse. Pour ma part, je n'ai pas réussi à lire ce livre jusqu'au bout. As-tu jeté un oeil à www.laconquetedelespace.com ?

Ecrit par : stéphane | 13.06.2008

merci stéphane! j'ai jeté un oeil à "la conquete de l'espace", mais je n'ai pas encore pris le temps de m'y inscrire, un peu surchargé ces temps-ci... bientôt j'espère!
à bientôt

Ecrit par : philippe | 19.06.2008

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