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30.01.2008

Maître de l’espace et du temps de Rudy Rucker

Imaginez que vous rencontriez le Maître de l'espace et du temps ? Incroyable... surtout quand ledit Maître n'est autre que votre vieux pote Harry, un inventeur un peu tordu dont le « blonzeur » (c'est le nom de l'invention) lui permet de modifier la réalité à sa guise en modifiant la physique même de notre univers. Une fois blonzé, on peut voir se réaliser tous ses vœux : devenir beau et riche, voler. On peut aussi supprimer la faim dans le monde (à coups d'arbre à côtelettes et de pommier à beignets). Mais comme dans tout conte, il y a une morale, et à force de trop jouer avec la constante de Planck et les gluons on risque bien de se retrouver dans la m...

Rudy Rucker déborde d’imagination ; forcément, ses textes rappellent Frederic Brown et son Martian, go home !, avec son humour, son urgence, son grain de folie. Mais la comparaison s’arrête là, chacun disposant ses idées à sa manière. Deux pseudo-scientifiques un peu tordus, ratés sur les bords, ont fabriqués à plusieurs reprises de géniales inventions ; mais ils n’ont pas fait fortune, ayant systématiquent oublié comment construire la machine en question. Vint un jour où ils fabriquent le « blonzeur », machine permettant de se rendre maître de l’espace et du temps, machine permettant d’exaucer ses vœux (et comme dans les contes traditionnels, chaque médaille a son revers) ; là débutera un long voyage (initiatique pour les personnages, mais aussi pour le lecteur), d’abord dans une autre dimension (dimension miroir), mais aussi à travers le monde et les ennuis. Non contents d’avoir à peu près réalisés leurs vœux, ils vont devoir en payer les conséquences, de manière plutôt désagréables. Et, à la manière des contes des mille et une nuits, l’histoire va s’enfermer dans l’histoire, à force de chercher un moyen d’annuler la séquence initiale – faire disparaître les vœux.
Le rythme ne faiblit pas, Rucker fait preuve d’inventivité à presque chaque page, et les relations entre les personnages sont intéressantes – élément primordial pour accrocher à la lecture. Et puis, de ci de là, Rucker joue avec les dimensions, nous fait entrevoir des espaces à plus de 4 dimensions, étire le temps et se joue des paradoxes temporels.
Rudy Rucker est connu – c’est comme ça que je l’ai découvert – pour ses essais mathématiques, entre autres « la 4ème dimension » qui détaille longuement ce qu’est cette fameuse 4ème dimension, dans un ouvrage très clair et de grande qualité.
La longue nouvelle « Le Secret de la vie » se penche ensuite sur le pourquoi du comment de l’existence. Conrad, depuis tout petit, est persuadé d’être un extra-terrestre, envoyé sur terre pour découvrir le secret de la vie ; il dispose de pouvoirs extraordinaires, mais qui ne peuvent être utilisés qu’en cas de danger de mort. Rucker part dans de longues tirades, décrivant les états d’esprit de son héros, son cheminement de pensée et le regard de ses amis et proches. Les citations de Sartre en exergue montrent la voie empruntée par l’auteur, parfois un peu longue, mais pour aboutir à une décision fort humaine sur « le secret de la vie ».
Les autres nouvelles ne sont pas toutes passionnantes, mais font tout de même la part belle à l’humour et la réflexion.

23.01.2008

L’oreille interne de Robert Silverberg

David Selig est un raté. Quadragénaire discret, célibataire, il gagne péniblement sa vie en faisant le nègre pour des étudiants fainéants. "Ulysse, comme symbole de la société" ou "Les romans de Kafka" monnayés 3,5 la page. Pas la gloire.
SELIG avait pourtant tout pour réussir : un don miraculeux, un pouvoir que bien des humains jalouseraient : SELIG est télépathe.

Il entend tout ce qui se passe dans la tête des gens qui l’entourent. Depuis tout petit, il sait tout de nos mauvais jugements, de nos désirs honteux, de nos méchancetés secrètes...
Son don aurait pu être pour lui un atout extraordinaire. D’ailleurs, il en a profité quelques fois... mais cela lui a joué des tours. Et les scrupules l’ont rattrapés. David se considère comme un paria, un voyeur qui malgré lui regarde à l’intérieur de la tête de ses contemporains... Un monstre.

L’oreille interne (le titre original, Dying inside, évoque davantage l’évolution du personnage, tandis que le titre français exprime l’origine de son don) n’est pas un roman, comme on pourrait s’y attendre, de découverte d’un « pouvoir psy », c’est au contraire sa disparition et le changement de vie qui l’accompagne. David Selig a compris très tôt qu’il était différent, qu’il pouvait lire les pensées des autres ; cependant, il a toujours considéré cela comme une malédiction, car il a beau lire les pensées des autres, il ne peut pas communiquer par ce même biais avec les autres ; il se sent isolé, emprisonné par un pouvoir qui lui donne le sentiment de vivre avec une autre personne dans son cerveau. Selig s’interroge constamment sur la valeur de ce qu’il perçoit : les pensées entendues sont-elles le reflet de ce que la personne pense, une impression passagère, ou bien une appréhension déformée par un regard, une idée, un changement de perspective… Et son moral, sa vie sont à l’avenant ; son « travail » consiste à rédiger des copies pour étudiants, pas vraiment de vie, pas vraiment d’amis. Selig traverse la vie en observateur, curieux de la vie des autres, se reprochant sans cesse son pouvoir. Et puis un jour, il rencontre un semblable, mais qui a sur lui une incomparable qualité/avantage (dont Selig semble même jaloux) : il utilise sa télépathie comme un prédateur, naturellement, sans se poser de questions sur le bien et le mal, l’utilisant quand il en a besoin, sans en abuser, pour son propre intérêt.
Finalement, David est totalement dépassé par son don ; il cherche à comprendre les gens, à communiquer avec eux uniquement à travers ce prisme, tout en sachant l’impossibilité de cette communication.
Alors Selig observe sa décrépitude mentale, la diminution/disparition de son pouvoir, sa réapparition spontanée, mais temporaire, accumulant les détails, les changements. Et cheminant dans la vie, embarqué sur le chemin de la normalité, sans savoir quel sera son positionnement, son statut quand sa faculté l’aura abandonné.
Selig, tout au long du roman, s’interroge, se remet en question, remet son don en cause ; existe-t-il réellement, ou bien n’est-il que la somme des pensées des autres ? Et une fois que l’éponge que représente sa télépathie, que deviendra-t-il ?

17.01.2008

Citoyens clandestins de DOA

« A circonstances exceptionnelles, mesures exceptionnelles. Le colonel Montana leva le nez pour observer le ciel qui s'assombrissait.
Croyez-moi, lorsque nous avons évoqué les retombées éventuelles de l'utilisation de la petite saloperie qui se balade dans la nature... Il ne s'agit pas seulement de sauver quelques vies humaines, Charles, mais de préserver notre crédibilité, notre influence internationale ainsi que des pans entiers de nos complexes militaro-industriel et pétrochimique. Nous ne pouvons pas nous permettre que des informations sur l'existence et la circulation de ces armes s'ébruitent. Et encore moins que celles-ci soient utilisées dans le cadre d'une action terroriste. Surtout avec ce qui vient de se passer à New York et à moins d'un an des présidentielles... »


Le roman est long et touffu, parfois trop, se perdant dans des détails inutiles. Il démarre pourtant sur les chapeaux de roues, avec une scène d’action assez forte – d’ailleurs, ce seront les moments les plus rythmés du livre qui réveilleront le lecteur d’une certaine torpeur. Un réseau d’islamistes sévit dans le 20è, à Paris. Les différents services de renseignements français les travaillent au corps, chacun à sa manière, tout en se tirant dans les jambes dès que possible. Là-dessus, la réapparition d’armes chimiques françaises, vendues quelques années auparavant à l’Irak fait désordre. Surtout quand elles risquent d’être utilisées dans un attentat… Deux journalistes enquêtent sur le milieu, mettant le doigt dans le nœud d’intrigues.

Mais la multiplication des personnages, les différents niveaux d’intrigues nuisent à la lisibilité générale. Il faut pourtant souligner le parti de l’auteur : ne pas se positionner au niveau des décideurs, mais de ceux qui exécutent. Cela donne davantage de fil à retordre pour tout suivre, mais augmente l’intérêt du livre. Pourtant, le fil directeur est rapidement perdu, pour se concentrer sur le quotidien des personnages, notamment les journalistes. Les jihadistes sont suivis de l’intérieur, par un agent infiltré, par finalement peu observés, sinon dans leurs activités de préparation terroriste. Les personnages peuvent sembler caricaturaux (notamment le couple de jeunes mariés, et Amel, la jeune journaliste qui perd ses illusions une à une, dont les dialoguent ne font pas souvent mouche), mais ils sont là principalement pour nouer et dénouer les intrigues ; leur valeur en eux-mêmes est moins importante que l’histoire : ils servent l’intrigue, et non l’inverse.

09.01.2008

La Puissance et la Gloire de Graham Greene

(1940)

Le clergé mexicain persécuté par le gouvernement révolutionnaire, il ne reste qu'un seul prêtre, dont la tête est mise à prix. Ce prêtre est un pauvre homme qui aime trop l'alcool et qui a fait un enfant à une de ses paroissiennes. Il essaie de fuir mais revient chaque fois qu'un mourant a besoin de lui, « et même lorsqu'il croit que son secours sera vain, et même lorsqu'il n'ignore pas que c'est d'un guet-apens qu'il s'agit et que celui qui l'appelle l'a déjà trahi, ce prêtre ivrogne, impur, et tremblant devant la mort, donne sa vie sans perdre à aucun moment le sentiment de sa bassesse et de sa honte. » (François Mauriac)

Graham Greene raconte ici l’histoire d’un prêtre, d’un « mauvais prêtre » (il est alcoolique, il est également père d’une petite fille, deux péchés mortels) comme il se définit lui-même, qui échappe à la police, sans vraiment chercher à survivre et s’en remettant à la volonté de Dieu.

"Il était un mauvais prêtre, un prêtre ivrogne (on le disait et il le savait), mais tous ses échecs, il les avait perdus de vue et oubliés : secrètement, ils s’entassaient dans quelque endroit : les gadoues de ses défaites. Un jour, à ce qu’il supposait, ces rebuts finiraient par obstruer la source de grâce."

Celui-ci fuit à travers la région, et est généralement bien accueilli dans les villages, comme le dernier prêtre, ou le premier vu depuis longtemps. Ainsi il exerce son ministère comme il peut, avec les moyens du bord. Mais son calvaire va aller croissant, et le parallèle avec la vie du Christ va devenir à chaque chapitre un peu plus évident. Pourtant, il se défend bien de se considérer et d’être considéré comme un martyre. Il refuse ce statut car il se voit, finalement, tel qu’il est : un homme avec ses péchés, se débattant pour survivre, obstinément accroché à sa foi, se posant jour après jour la question de son bien fondé, de ses implications. Se posera donc la question du Bien, du Mal, et de la position de l’homme au cœur de ces notions, le prêtre au centre de ce conflit, à la fois témoin et partie prenante. Témoin également de la vie au Mexique, de la misère qu’il vit au quotidien. Mais la présence du péché dans l’âme du prêtre ne l’empêche pas d’exercer son sacerdoce, de baptiser, de bénir, d’exercer ses sacrements.

"Avoir conquis le désespoir ne signifiait pas, bien entendu, n’être pas damné – au bout d’un certain temps, il arrivait simplement que le mystère devenait trop grand : un homme damné mettant Dieu dans la bouche des autres hommes, quel étrange serviteur du diable était-ce donc !"

Chaque fois que le prêtre tentera de quitter le pays, le besoin exprimé par quelqu’un le fera revenir, quoi que cela lui coûte, même quand il sait que ça n’est, à la fin, que pour le trahir ; il remet son destin entre les mains de Dieu, consacré corps et âme à son sacerdoce, tentant chaque fois de passer la frontière où il rêve de mener une vie nouvelle, trouver un autre prêtre, se confesser de ses fautes et oublier. Le titre du livre s’explique donc par la recherche de la puissance et de la gloire des hommes, de tous les hommes ; mais aussi par la puissance et la gloire de la miséricorde, du pardon et de l’amour.

"Et c’est pour ce monde que le Christ est mort ; plus l’on voit de corruption autour de soi, plus la gloire qui entoure sa mort resplendit. C’est trop facile de mourir pour ce qui est bon ou beau, son foyer, ses enfants ou la civilisation… il fallait un Dieu pour mourir afin de sauver des hommes lâches et corrompus."

Greene présente le parcours spirituel d’un homme, écrasé par le poids de ses péchés, et ne lâchant pas un seul instant sa foi, qui est chevillée à son corps, qui fait partie de lui. Sa destinée, qui semble inéluctable, même pour lui-même, mais il accepte ce qui doit lui advenir – ce qui ne signifie pas qu’il n’en a pas peur.

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