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27.08.2007

Amnésie de Sarah Vajda

L’histoire commence un 3 avril 2003 : le commissaire divisionnaire Jean Morel et une étudiante juive Marie Sarah sont retrouvés morts, côte à côte, dans une chambre d’hôtel à Séville, suicidés. A partir de cette étrange mort, la narratrice remonte le temps. Retour aux années de la déportation des juifs français, retour sur l’assassinat d'une centaine de prisonniers espagnols et gitans du camp de Larche dans le Midi de la France. En toile de fond, notre époque, avec la traque d’un tueur en série assassinant certaines jeunes femmes de la ville.

Le roman est une succession de fragments mémoriaux, d'une mémoire collective et individuelle. Très rapidement, la dimension enquête policière concernant les meurtres est désamorcée, écartée au profit d'un questionnement, d'une recherche sur l'oubli, l'amnésie volontaire, permettant d'écarter les mauvaises actions passées, de les enterrer dans un coin du cerveau.
À ce titre, il y a ici beaucoup de similitudes avec le Villa Vortex de Dantec : style très référentiel (mais beaucoup moins chargé et évocateur que Dantec), et une tentative de structuration similaire, passant par un dialogue imaginaire marquant un changement d'horizon. Mais Vajda explore, à travers son style acéré, appelant parfois trop ses prédécesseurs, le Mal, son immixtion dans la mémoire, les actes des êtres, « comment en est-on arrivé là? » Sans forcément trouver une réponse, mais en rappelant que grâce à l'amnésie volontaire, qui lave de tous nos péchés, tout peut recommencer demain.
Mais la question centrale est bien celle du Mal, présent où que l’on tourne le regard, vers les autres ou même le passé. Les morts se succèdent aux morts, l'Histoire n'est qu'un charnier sans cesse déterré, amené à la lumière, que Vajda tient bien devant nos yeux, pour que nous n’oubliions rien. Ici est décrite la déshumanisation à plusieurs niveaux, de l’holocauste à la tuerie « artisanale » par un tueur en série. Les morts sont omniprésents, prenant quasiment plus de place que les vivants, hurlant leur demande de repos. Et puis la passivité, la participation par la servitude volontaire.
La résolution du crime en série est expédiée rapidement, elle n'a pas aboutie à l'arrestation de l'assassin (autre similitude avec Villa vortex, l'enquête est vaine, tuée dans l'œuf) ; quelques invraisemblances sont également visibles, mais pas forcément significatives – la mémoire et le souvenir déforment toujours les faits et la chronologie.Enfin l'épilogue est une prière au divin et un envoi pour le lecteur: « Ce livre est ce conte à oublier sous peine de mort, qui, oublié, causerait bien des morts. »

Kaddish pour l'enfant qui ne naîtra pas de Imre Kertész

Apprendre à vivre, enfin : tel est l’impossible chemin que tente de frayer Imre Kertész dans son Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas. Il y va d’un soulagement qui est impossible, parce qu’il n’est pas désiré, parce qu’en juif rescapé d’Auschwitz, un tel apprentissage n’est plus possible. Mais si l’auteur de la prière juive – le Kaddish est la prière des morts – ne peut plus lui-même recevoir un enseignement de vie, il se trouve confronté à la génération des juifs qui n’ont pas vécu la Shoah, mais dont la judéité leur pèse comme un insupportable fardeau. C'est l’histoire de ce récit : l’auteur rencontre une jeune femme, bien plus jeune que lui, et la jeune femme, qui deviendra son épouse, est intimement convaincue qu’au contact de cet homme marqué par la douleur, elle pourrait assumer enfin une judéité qu’elle n’a pas librement reçue en héritage.

« Ton inexistence considérée comme la liquidation radicale et nécessaire de mon existence. »

Une véritable frénésie intellectuelle, un besoin de lâcher le verbe, de dire les choses au plus vite. Et de témoigner, indirectement, de sa vie, de sa souffrance. Kertész ne cherche pas à justifier, simplement à faire comprendre, à tenter de partager l’indicible. Parce qu’il ne peut souffrir la naissance d’un enfant dans le monde qu’il connaît, au risque qu’il revive ce qu’il a vécu ; mais pas seulement, puisqu’il ne s’agit pas que des camps de concentration eux-mêmes, mais de tout l’environnement qui leur a permis de s’installer. Kertész raconte sa vie, sa survie, son regard sur le monde, son quotidien, ses tentatives impossibles d’être comme les autres. Et ses souvenirs, ses peurs, son enfance. Alors par moments, il laisse transparaître sa souffrance profonde, tenace.
Mais une lumière perce le sombre récit ; pour Kertész, le Mal est compréhensible, seul le Bien est du domaine de l’impénétrable. Et toute « bonne » action, telle que celle de « Monsieur l’instituteur », qui, dans un wagon à bestiaux, rend sa portion de pain à Kertész, alors que rien de démontrable, de tangible, ne l’y obligeait – puisqu’il y jouait sa survie – ce geste marque donc pour l’auteur l’apparition, l’espoir que l’homme n’est pas uniquement destructeur.
Il n’y a plus rien à dire, seule la prière peut soutenir encore l’homme et son verbe. Mais ce kaddish demeure avant tout une prière : un appel spirituel, un envoi vers Dieu – de celui qui ne naîtra pas, un adieu, donc. L’espoir qu’il demeure un au-delà meilleur.

Minuscules flocons de neige depuis dix minutes de David Calvo

" La fiction ne guérit plus du réel, elle agonise et le réel la soigne. Le compte à rebours de la modernité a déjà commencé, nous vivons tous dans un remake de TRON. " Los Angeles, aujourd'hui. Pris dans les filets d'une secte nihiliste, un jeune journaliste exhumera malgré lui les derniers secrets d'une ville inhumaine où s'achève la réalité, où commencent les terreurs d'un imaginaire devenu concret. Qu'est venu faire Osamu Tezuka en Californie, au début des années 50 ? Qui sont les mystérieux dramaturges qui prétendent réveiller Godzilla ? Que dissimulait Walt Disney dans les souterrains de son studio de Burbank ? Ces particules blanches qui noient le ciel sont-elles le fruit d'une nanotechnologie venue du Japon ou les pixels d'une neige signalant la fin du monde ?

David Calvo signe ici un magnifique ouvrage, un roman lançant ouvertement ses filets vers Ubik ; la multiplicité des réalités, la position de chacun vis-à-vis du réel et son devenir y sont, dans les deux cas, des questions centrales. Mais Calvo utilise une figure particulièrement poétique pour lancer l’intrigue, celle de flocons de neige, qui peuvent également être vus comme des pixels.
Un journaliste français est envoyé à Los Angeles pour rencontrer un programmeur, Dillinger, d’une société de renom et pourtant inconnue, Vectracom, qui pourtant ne se montrera pas. Sur une convention sur les jeux vidéo, il va pourtant rencontrer d’autres personnes susceptibles de l’aider à avancer. Et il se retrouvera à enquêter sur Disney et son univers, sur les jeux vidéo, la place de Godzilla et de ses congénères face aux hommes. Et puis évidemment, il y a la Grille, ou Matrice, si l’on fait une autre référence – naturelle, et pourtant plus subtile qu’elle n’y parait, Calvo n’assure en rien qu’elle existe, qu’elle se superpose à une autre forme de réalité, d’ailleurs, il ne départage pas : s’il y a un simulacre de ce qui peut paraître réel, il n’est pas « dénoncé », seulement montré, il n’y a pas d’échelle de valeur invoquée, court-circuitant toute notion morale sur le sujet. La Grille donc, comme carte du réel, comme support du monde. Comme K. Dick, il interroge sur la façon dont la réalité doit être perçue, intégrée, sur le glissement du réel. Est-elle le support de l’identité ? C’est ce que semble se demander le journaliste tout au long du livre, courrant après son ombre, son double, le récréant même pour tenter de l’amener à la vie – ne comprenant que tardivement ce qu’il est « réellement » - rejoignant là aussi des thèmes chers à Maurice Dantec. Où s’arrête le corps, le monde, et où commence la simulation ? Qui administre cette dernière ? L’enquête sur les dessins animés et le monde de Disney, l’environnement qui semble corrompu, différent, et puis ces micro évènements qui se déroulent toujours au coin de l’œil, jamais en pleine lumière, contribuent au déploiement d’une ambiance, mais aussi d’une recherche sur le positionnement de la réalité et tout à la fois son affirmation.
Enfin, Calvo a un autre point commun avec de grands auteurs : il se met à nu, balançant ses tripes, son sang et tout ce qui passe dans son bouquin, lui donnant la force et la consistance que beaucoup de pseudo auteurs confirmés aimeraient un jour approcher, forçant le lecteur – agrippé par les yeux, par le cerveau – à l’accompagner dans les souffrances endurées par ses personnages, y jetant toute l’énergie nécessaire et au-delà.

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