07.01.2010
Cartographie des nuages de David Mitchell
Cartographie des nuages de David Mitchell
plusieurs récits s'entrecoupent, se référant de manière plus ou moins lointaine les uns aux autres. Plusieurs temps, une seule Histoire à raconter; le suspens réside en chacune, mais surtout dans le lien – secret – qui les rapproche.
1er pan: journal à bord d'un bateau en partance, découverte d'un nouveau monde (ah, Candide!)
2è pan: un musicien sans argent va devenir l'aide de camp d'une de ses idoles.
3è pan: une journaliste enquête sur un réacteur nucléaire, et les risques associés qui sont dissimulés au grand public.
4è pan: Tim Cavendhis, homme d'affaire au succès providentiel, se voit pourchassé par des créanciers tenaces. Il fuira à travers la campagne pour échouer là où il ne voulait surtout pas aller.
5è pan: Sonmi-451 (451, mmm, ça me rappelle un Farenheit...) est un clone condamné à mort racontant son histoire. On est ici dans « le meilleur des mondes » dans un style cyberpunk, où les noms communs sont inspirés de noms propres (disney/film, nike/chaussures etc., religions consuméristes). Nous savons dès le début que la révolution, qui consistait à libérer ces clones de l'esclavage (dont ils n'étaient pas conscients, par formatage neurologique) et leur donner le statut d'homme, de « sang pur » au même titre que les autres, sera étouffée dans l'oeuf.
6è pan: un conte au coin du feu, au sein d'une sorte de tribu/colonie, après la Chute de l'homme (et sans doute quelque destruction généralisée de la planète), où l'on suit quelques survivants et leurs croyances, en forme de retour à l'âge de pierre, avec pour seul espoir pour le lecteur une évolution à long, très long terme, bouclant ainsi sur la découverte des croyances millénaires des « sauvages » de la première histoire. Ici encore on fait référence à l'histoire précédente; Sonmi est vue comme une déesse.
5è pan: retour aux aventures de Sonmi, son émancipation et sa découverte du monde. Référence à Tim Cavendish.
puis 4è etc.
On repart dans l'autre sens, chaque récit suit à nouveau son cours, mais avec l'éclairage des autres histoires, d'un fil conducteur général liant les protagonistes. Évidemment, l'histoire centrale est d'un bloc. Post-apocalyptique, elle fait le récit d'hommes « après la Chute », quand les sciences ne sont plus que des souvenirs s'effaçant sous les croyances populaires, la survie, les guerres tribales. Peu d'espoir est donné...
Au-delà du côté conte des 1001 nuits, avec ses contes qui s'emboitent à l'infini, chaque histoire a son style, une approche distincte, renvoyant à une forme de littérature (SF, policier, épistolaire, absurde, conte, journal...), comme s'il s'agissait de boucler l'Histoire de l'homme par le biais de sa culture, de son langage (et surtout de l'évolution de ce langage). L'évolution des connaissances de l'homme s'accompagne ici, en effet, d'une « dévolution » du langage, jusqu'à la chute.
19:00 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : cartographie, nuages, david mitchell
Kool Shen
K. Shen, ancien membre du groupe de rap NTM sort un nouvel album; du rap donc, plutôt bien fait, à quelques exceptions. salope.com se veut, j'imagine, un morceau drôle, malheureusement il ne décolle pas vraiment. Critique envers ceux qui utilisent abondamment (et sans discernement) le web, ou le considèrent comme un succédané de la vie et des relations « réelles » (tout est plus facile, sur le web), il emploie le même langage bas du front que ceux qu'il pourfend, abaissant largement la portée de son impact. Évidemment, il y a des featurings, et ils sont très bons: avec Joey Starr, pour un morceau marquant leur retour, très énergique. Avec Jmi Cissoko (superbe voix) également.
Côté thématiques, le quotidien de la banlieue, la difficulté de se sortir du ghetto; « grandeurs et décadences » est un texte de science-fiction, relatant la défaite de l'homme et du monde, l'écart grandissant entre riches et laisser-pour-compte. Le monde décrit en 2030 reflète également ce que l'on voit à la télé au quotidien, les craintes « télévisées » (privatisation de l'Etat, famine, maladie, épidémies, mauvaise utilisation des technologies...). K. Shen ne propose pas de solution, mais présente un constat de valeur par le partage de son expérience.
K. Shen est remarquable pour son flow: puissant et maitrisé, il manque pourtant singulièrement de variation, rappant toujours au même rythme, suivant les mêmes intonations. Heureusement, musicalement, l'album est très bon, d'une grande maitrise, aux instrumentaux variés et très bien sélectionnés.
18:50 Publié dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : kool shen, ntm
27.09.2009
Le fond des forêts de David Mitchell
Le fond des forêts de David Mitchell (2006)
Jason Taylor, un garçon de 13 ans atteint de bégaiement, est le héros rêveur de ce récit initiatique qui se déroule pendant les douze mois de l'année 1982, dans un petit village du Worcestershire. A l'école ou chez lui, Jason affronte l'incompréhension et le mépris. Pour fuir la réalité, il mène sa propre existence dans un monde peuplé de visions étranges, d'animaux sauvages, de figures ambiguës. Poète à ses heures - sous le pseudonyme d'Eliot Bolivar -, il se réfugie dans la forêt de Black Swan Green et patine sur le lac gelé, terrain privilégié de ses échappées imaginaires.
Pas grand chose du domaine fantastique ici, contrairement à ce que prétend le résumé; simplement le reflet de l'imagination d'un enfant, Jason Taylor (auto-surnommé le minable ou le bègue, pour les parts de son caractère qui l'empêchent de faire ce qu'il voudrait) au moment de son entrée délicate dans l'adolescence. La souffrance due au bégaiement, d'être différent, de ne pas comprendre ses parents et sa soeur. Chaque chapitre comme une tranche de vie, bonne ou mauvaise, et quand ce dernier cas se présente, on n'attend plus que le prochain chapitre, en se disant que ça ira mieux. D. Mitchell décrit tout cela, et bien plus encore; les difficultés de langage, l'expression par le biais de la poésie, la colère et l'apaisement, tout cela avec comme toile de fond l'actualité anglaise de 1982 et toutes les références culturelles qui vont avec. Un des intérêts de ce roman est le regard du narrateur – Jason – qui va évoluer au cours de ces 12 mois, et son discours également.
16:02 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : le fond des forêts, david mitchell
13.09.2009
L'énigme de l'univers de Greg Egan

L'énigme de l'univers (1995)
En 2055, la science s'apprête à faire un bond phénoménal : l'unification des théories physiques et mathématiques, la compréhension définitive de l'univers. La Théorie du Tout, chimère recherchée par les physiciens depuis plus d'un siècle, serait-elle à portée de la main ? C'est ce qu'Andrew Worth, journaliste scientifique, va tenter de savoir en suivant une jeune Prix Nobel sur l'île d'Anarchia, utopie artificielle flottant au milieu de l'océan. Tout ce que le monde compte d'ennemi du savoir et des sciences s'y est donné rendez-vous, avec pour but d'empêcher la scientifique d'annoncer ses découvertes, jusqu'à la tuer si nécessaire. Le journaliste va se transformer en garde du corps, combattant d'un côté les sectes les plus obscurantistes, et de l'autre le d-stress, une mystérieuse maladie mentale dont personne ne connaît l'origine. De nombreuses sectes s'opposent à ce projet, jugé impie parce qu'il tente de percer le mystère de la Création ou, pour les Anthrocosmologistes, tenants d'une théorie participatoire de l'univers où celui-ci est défini par l'observateur, parce qu'ils craignent que celui qui en donne une Clé définisse un univers qu'ils refusent.
Impressionnant romande hard-SF, très documenté, parfois difficile à suivre, mais très stimulant. Unifier les théories physiques, la cosmologie et les théories de l'information était un pari osé, risqué, que Egan relève haut la main.
Ses personnages sont intéressants, évoluant au cours du roman, notamment le journaliste, qui se pose de nombreuses questions spirituelles. Il est amené à lutter contre de nombreuses sectes, faisant de la disparition du savoir leur credo ; une théorie du tout a effectivement l'image d'une résolution de toutes les questions de la physique, ce qui n'est finalement pas le cas, comme le rappelle l'auteur. La résolution finale est particulièrement bien vue et amenée.
Egan pose la question de l'évolution des sociétés, s'interrogeant sur l'impact des sciences sur l'homme. Dans son roman, chacun a une réponse, que ce soit les sectes qui rejettent toute connaissance (et considèrent les sciences comme des « frankensciences »), les scientifiques en recherche de réponse ou bien ceux qui utilisent les technologies créées par lesdites sciences pour modifier leur corps à volonté. La découverte de la théorie du tout devra également être digérée par les hommes, ce qui fait l'objet de la fin du roman.
L'environnement dans lequel les personnages évoluent est également passionnant, du fait de l'utilisation des technologies (organismes génétiquement modifiés, utilisation de la biologie etc.). On découvre également des changements humains au niveau physiologique, l'auteur imaginant des manipulations génétiques permettant à ceux qui le veulent de définir leur genre sexuel (une échelle de 6 possibilités est détaillée, d'ultramâle à asexe), qui semblent là encore crédibles. Autre « personnage » ayant son importance, l'île d'Anarchia où se tient le colloque - et l'intrigue. Elle représente la mise en pratique d'une utopie, où chacun a conscience de ses actes. Elle a été construite grâce à des technologies protégées par des brevets ; mais cette utilisation est illégale, puisque l'île a été construite sans demander l'autorisation pour utiliser ces brevets. Et Egan de s'interroger sur la brevetabilité du biologique, des processus chimiques. De même sur l'anarchie, car personne ne dirige l'île, ses développements, ses infrastructures. Chacun vit en bonne entente avec les autres ; Egan décrit cette utopie admirablement bien, l'anarchie présentée ici n'est pas celle décrite ailleurs mais plutôt une relation entre les hommes structurée et consciencieusement réfléchie.
Difficile à résumer, le roman part dans plusieurs directions et explore chacune de ces voies ; il fait réfléchir, vulgarise, fait comprendre. Et demeure accrocheur grâce à de nombreux rebondissements. S'il fallait faire un reproche, il porterait sur les dialogues, parfois un peu trop lourds.
12:20 Publié dans Livre, science-fiction | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : sf, egan, critique, énigme, univers
02.09.2009
La Possibilité d'une Ile
La Possibilité d'une Ile de Michel Houellebecq (2005)
Daniel, qui vit au début du XXIe siècle, rédige son autobiographie ou « récit de vie ». Il y raconte sa carrière de comique professionnel ainsi que sa vie intime et ses relations avec une secte, les Élohimites. De nombreux siècles plus tard, l'un de ses descendants clonés, Daniel24, lit le récit de vie de Daniel et y ajoute son propre commentaire.
Le roman alterne les points de vue de Daniel1, qui vit sa vie, ou donne parfois de simplement l’observer, de se jouer de lui-même, puis de Daniel24 et Daniel25, lointains clones de Daniel1 n’ayant en commun que les gènes (leur conscience est différente, la copie n’est pas rigoureusement exacte, puisque le vécu de Daniel1 n’a pu être transféré).
La lecture des propos de Daniel1 est à la fois drôle et triste. Drôle, car celui-ci vit dans un monde (le nôtre, simplement plus cynique) où il fait figure d’électron libre, se permet ce que peu osent et crache sur tout ce qui bouge, libérant ses excès de bile. Et contrairement à toute attente, c’est le succès médiatique. Mais cela ne lui suffit pas ; Daniel ne voit rien qui donne un intérêt à sa vie ; le seul être qui lui inspire de la compassion est son chien, qui sera lui aussi cloné afin de tenir compagnie à ses successeurs. Successeurs qui ne seront plus vraiment humains mais « néo-humains », vivant reclus, observant – froidement – de l’intérieur de leur bunker la destruction lente de la Terre. Et se replongeant dans l’histoire de leur géniteur, ou plutôt de leur modèle, en attente de l’avènement d’un « Futur », hommes relégués au rang de simples machines en mode veille, incapables d’émotion ; et pourtant, il subsiste quelque chose d’humain, une simple parcelle : une forme d’optimisme ? Il s’agirait plutôt de garder ces clones proches de l’intelligence humaine connue, montrer ce à quoi nous pourrions aboutir. Ce qui m’a rappelé la population de « Bandes alternées », de P. Vasset, où l’art n’existe plus vraiment, remplacé par les passe-temps de tout un chacun, tous égaux et tous identiques, sans valeur aucune.
Autre élément remarquable : le chapitrage s’inspire de celui des Evangiles. Daniel1 est-il un Sauveur, l’annonciateur de temps nouveaux ? Peut-être, d’une certaine manière ; en tout cas, il n’a rien de religieux, cela serait plutôt sous la forme d’un « clin d’œil » à la religion, de la même manière que l’utilisation du clonage permet d’effectuer une distanciation sur le personnage, ce qu’il devient, mais aussi sur la société occidentale et son avenir. Mais il y a plus, puisque le clonage est ici considéré comme une vie éternelle, qui devait démarrer avec la renaissance du prophète, avec sa résurrection, parodiant la religion catholique.
Le clonage effectué ici ne correspond pas à une recherche de la vie éternelle ; seuls les gènes sont copiés, et Daniel1 meurt réellement, pour ne laisser la place qu’à des copies de lui-même, qui contempleront son œuvre benoîtement, sans émotion, sans vivre, atteignant ainsi le paroxysme de ce que Daniel1, d’une certaine manière, rejetait.
Houellebecq décrit tantôt avec une féroce acuité, tantôt avec lourdeur l’activité et les conséquences de la vieillesse sur les corps et les âmes. Les relations humaines en pâtissent, l’ego aussi ; tout cela est ici décrit quasi cliniquement, ou plutôt tel qu’un entomologiste le ferait. Cela rend certains passages difficiles à lire, mais demeurant plein d’acuité et de justesse. Les descriptions, le ressenti de Daniel1 au quotidien n’en sont que plus durs, privés d’amour, de compassion, d’altruisme. Le sexe y est le centre de tout, privé d'amour; Houellebecq décrit également la déliquescence de l'homme par rapport à la femme, sa féminisation à outrance, entraînant, pour tous, une perte des repères.
09:00 Publié dans Livre, science-fiction | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note


